L’ouvrage de Maxence Hecquard, Les fondements philosophiques de la démocratie moderne, vient de connaître sa quatrième édition (édition augmentée). La réédition de cette vaste enquête sur les origines de la notion de démocratie telle que nous la connaissons aujourd’hui, témoigne ainsi de son succès auprès des lecteurs.
Après cette période électorale des municipales et avant celle de la présidentielle, elle arrive à point nommé pour réfléchir sur ce régime aujourd’hui de plus en plus critiqué.
D’un côté, des intellectuels dénoncent désormais les limites et les défaillances de ce système : démagogie, corruption, manipulations. D’un autre, on observe depuis plusieurs décennies une progression régulière de l’abstention, ce qui manifeste une méfiance grandissante des populations vis-à-vis des partis, mais aussi des institutions démocratiques en tant que telles.
Et pourtant, même si, aujourd’hui les citoyens ont le sentiment d’être trahis par leurs gouvernants, lorsque les sondeurs les interrogent, dans leur grande majorité ils proclament haut et fort leur foi indéfectible dans la démocratie. Les politiques l’ont bien compris : « Plus de démocratie », « Combler le fossé démocratique », tel est aussi le leitmotiv du discours politique. Hégémonique et désormais universelle, la démocratie reste ainsi la référence obligée du discours politique. Au point qu’il ne viendrait à l’idée personne de remettre en cause le bien-fondé de la démocratie. Le faire vaudrait exclusion immédiate du champ politique et de l’espace médiatique.
C’est à l’explication de ce paradoxe que Maxence Hecquard a voulu s’atteler dans son ouvrage. C’est d’abord en philosophe que l’auteur interroge ce concept. Mais pour résoudre cette énigme, il a souhaité ne pas se cantonner à la philosophie, voulant éviter l’esprit de système. Les fondements philosophiques de la démocratie moderne n’est donc pas un traité de théorie politique sur la démocratie ou une histoire de la pensée politique, même si l’auteur puise évidemment largement dans ce corpus incontournable pour aborder un tel sujet.
La méthode revendiquée par l’auteur est plutôt celle du chercheur scientifique : « accumuler les matériaux, scruter les figures, noter les ressemblances, s’éloigner du sujet pour relever les indices, recouper les informations, comparer les systèmes. »
Partant du constat que la démocratie est à la fois le fruit de l’évolution de la pensée et d’un processus historique auquel ont contribué des acteurs politiques déterminés, l’auteur, pour mieux cerner son objet, a eu le souci de l’aborder selon une approche multidisciplinaire.
Pour mener son enquête, et pour n’en citer que quelques-unes, tant les références sont nombreuses, Maxence Hecquard interroge ainsi aussi bien la philosophie antique (Epicure, Héraclite, Aristote, Platon), la philosophie scolastique (saint Thomas d’Aquin, Albert le Grand), moderne (Kant, Hegel, Hume, Auguste Compte), la théorie politique moderne (Hobbes, Locke, Hume, Jean Bodin), des penseurs critiques de la modernité (Louis de Bonald, Burke, Joseph de Maistre), l’histoire (Claude Mossé, Jacqueline de Romilly), la linguistique (Emile Benvéniste, Ferdinand de Saussure), ou encore la physique (Stephen Hawking) et la biochimie (Michael Denton).
Les analyses sont pénétrantes. Avec des mots simples (le livre, explique Maxence Hecquard a été conçu pour être lu de tout le monde et quand bien même il emprunte à la philosophie, il ne requiert pas de formation philosophique), l’auteur parvient à donner une expression à ces sentiments mitigés et cette désillusion que nous sommes désormais nombreux à entretenir à l’égard de cette démocratie moderne. Les philosophes des Lumières nous avaient promis que la République démocratique nous apporterait le bonheur, beaucoup pourtant constatent que la démocratie est aujourd’hui de plus en plus policière et idéologique. Mais il n’y a pas à s’en étonner, nous explique Maxence Hecquard : loin d’être le résultat d’un processus de perversion ou de décadence, les contradictions internes de la démocratie moderne tiennent en réalité à la nature même de la notion, et principalement à ses origines philosophiques.
L’ouvrage est structuré en deux parties. Dans une première partie intitulée « Observer », l’auteur, soucieux de saisir le phénomène « démocratie » dans sa réalité sociologique et de ne pas s’en tenir à son concept a priori, s’efforce d’en brosser le portrait et d’en identifier les traits caractéristiques. Il s’interroge également sur l’étymologie du terme, sur la généalogie du concept, sa métaphysique implicite, les formes sociales qu’elle revêt et son histoire générale.
L’auteur met alors en exergue les nombreuses contradictions dont souffre la notion de démocratie moderne : le peuple est le souverain et cependant il est soumis en même temps à la loi, le peuple est censé gouverner et pourtant ce sont des élites qui gouvernent, la démocratie est le régime du choix et en même temps elle est une obligation morale etc… Toutes les notions composant la « machine » démocratique sont passées minutieusement au scalpel rigoureux du philosophe : égalité de droit, liberté, moralité subjective, représentation populaire, souveraineté de l’Etat, séparation des pouvoirs, justice sociale, liberté économique. Après avoir étudié chacun de ces concepts, Maxence Hecquard les relie ensuite et nous propose une synthèse. Il montre notamment que la démocratie n’est pas seulement un régime politique. Il faut la voir comme un système complet, avec une langue, une syntaxe propre, une philosophie, et une métaphysique.
Dans la deuxième partie intitulée « Comprendre », Maxence Hecquard rentre ensuite en profondeur dans l’explication du concept et de ses mécanismes. La force du propos est de mettre à nu tant les mécanismes profonds de ce régime que les ressorts qui font sa force de séduction. L’auteur nous fait comprendre alors que les tensions internes qui la caractérisent sont l’expression inéluctable de la pensée dont elle est issue. Celle dernière consiste essentiellement en une négation de la métaphysique traditionnelle. Rejoignant ici les analyses de penseurs politiques contemporains comme Pierre Manent, Maxence Hecquard explique que la démocratie moderne s’est d’abord construite contre l’Ancien régime, sur le rejet de la philosophie traditionnelle c’est-à-dire par la négation de l’ordre naturel tel que conçu par Aristote et saint Thomas. Au final, le point commun des philosophies dont s’abreuve la démocratie moderne est donc de nier la transcendance divine et la vérité d’un Dieu créateur distinct du monde, en un mot : d’en finir avec la métaphysique chrétienne.
Maxence Hecquard montre ainsi que pour bien comprendre la démocratie, il faut la comprendre comme une idéologie, au sens donné par Raymon Aron, à savoir un système global d’interprétation, « un mélange de propositions de fait et de jugements de valeur ». Dans un monde sans Dieu, la démocratie joue même désormais la fonction d’une religion nouvelle : une religion séculière de substitution. Celle-ci s’impose désormais aux citoyens comme étant le seul credo obligatoire, venant ainsi légitimer les détenteurs réels du pouvoir que sont les élites sociales.
La démocratie n’est donc pas seulement une question d’organisation de la société, mais une question de métaphysique, c’est-à-dire qu’elle porte une vision du monde particulière, elle est le fruit d’une pensée. Or, cette vision du monde, Maxence Hecquard montre également qu’il s’agit de l’idée de progrès indéfini dans laquelle s’inscrit notamment le darwinisme. Elle passe par la philosophie des Lumières, mais elle remonte beaucoup plus loin, aux philosophes présocratiques. Ce n’est qu’un des avatars de la longue tradition du panthéisme évolutionniste.
Au cœur de cette analyse de la démocratie, se trouve donc une réflexion très éclairante sur l’un des grands mythes fondateurs de la pensée moderne : la notion de progrès : « La démocratie est-elle vraiment le régime nouveau d’un homme nouveau, grandi par la Science et la Conscience ? Est-elle la fine fleur de la civilisation, l’étape ultime du progrès de l’esprit humain ? Ou est-elle la liturgie nouvelle d’hommes repus de science qui n’ont trouvé qu’eux-mêmes dans le « ciel étoilé ». »
A noter que cette nouvelle édition a été enrichie notamment dans le paragraphe sur la démocratie chrétienne. L’auteur a en particulier étudié le rapport de la théorie républicaine avec l’hérésie conciliariste et dénoncé la récupération que veulent faire les démocrates de saint Robert Bellarmin.
Enfin, l’un des autres aspects particulièrement originaux de l’ouvrage est sa conclusion, dans laquelle l’auteur nous propose une interprétation de la démocratie à la lumière de l’eschatologie. Maxence Hecquard y évoque en effet les écrits de saint Albert le Grand, saint Thomas, saint Béat de Lébiana ainsi que les écrits d’un Père de l’Église moins connu, saint Hippolyte, un Père de l’Eglise qui fut l’auteur d’une interprétation du livre de Daniel et de l’Apocalypse. Les écrits de ce dernier résonnent à certains égards comme une prophétie et nous donnent une clé de lecture tout à fait étonnante pour mieux comprendre le « phénomène démocratique » à notre époque. Mais ne voulant pas livrer tous les secrets de cet ouvrage passionnant, nous n’en disons pas plus !
En conclusion, tous ceux qui veulent mieux comprendre l’essence de la démocratie contemporaine trouveront dans Les fondements philosophiques de la démocratie moderne matière à de nombreuses et fécondes réflexions. Il s’agit d’un ouvrage extrêmement riche qui apparaît désormais comme incontournable sur ce sujet. Cette « généalogie de la morale » démocratique que nous livre Maxence Hecquard constitue en effet un travail de démystification hautement salutaire et particulièrement nécessaire à une époque où la propagande de la « religion de la république » chère à Vincent Peillon se fait de plus en plus pressante. Elle pose avec vigueur les jalons de cette pensée contre révolutionnaire catholique authentique et exigeante que nous nous efforçons de défendre modestement dans dette revue en ligne. Nous en recommandons vivement la lecture.
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