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La dévotion au Sacré-Coeur

Par Brice Michel
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Cet article est un extrait de l’ouvrage « Le Christ, Encyclopédie des connaissances christologiques » [1]« Le Christ, Encyclopédie des connaissances christologiques » COLLECTIF Edité par LIBRAIRIE BLOUD & GAY, 1946.p.701. Ce passage traite du culte du Sacré-Coeur d’un point de vue doctrinal : la nature de cette dévotion, sa symbolique et sa signification profonde, notamment l’esprit d’expiation et de réparation qui l’anime. Nous partageons également à la suite de ce texte le lien d’une conférence donnée par le Père Guillaume Hecquard en 2023 abordant la dévotion au Sacré-Cœur sous l’angle historique et qui en constitue donc un bon complément. Le Père Guillaume y fait le récit de la genèse de cette dévotion, en évoquant en détail la vie et les révélations de Sainte Marguerite-Marie Alacoque. Le Père Guillaume jalonne son récit de commentaires spirituels très instructifs pour comprendre l’esprit de cette dévotion.

Le culte du Sacré-Cœur et les révélations à sainte Marguerite-Marie.

“Les révélations de Paray-le-Monial ne sont pas la raison d’être du culte du Sacré-Cœur. Fondé sur le dogme, il tient par lui-même. Mais les grands événements qui se sont déroulés de décembre 1673 à juin 1675 aident singulièrement à le comprendre ; ils l’incarnent dans des visions qu’il n’est pas permis d’ignorer et que de fait personne n’ignore. Ils ont eu en outre sur son développement une influence unique. « En 1675, la dévotion au Cœur de Jésus est la dévotion de deux familles religieuses, celle du P. Eudes et celle du P. Joseph, de quelques âmes privilégiées disséminées dans les divers royaumes chrétiens ; aujourd’hui c’est la dévotion de l’Eglise universelle, elle alimente toutes nos âmes ; elle est notre force, notre joie, la source inépuisable de notre confiance. La parole d’une jeune religieuse a fait cette merveille » [2]A. HAMON, Histoire de la dévotion au Sacré-Cœur, t. 114, p. 278. Ils ont donné à la dévotion au Sacré-Cœur une fin : réparer par l’amour les injures faites à l’Amour infini, et des moyens : consécration, amende honorable, heure sainte, communion réparatrice, qui gardent encore, après plus de deux siècles, une place de premier plan, Pie XI le rappelait hier [3]Encyclique Miserentissimus Redemptor.. En fait, les révélations de Paray et le culte du Sacré-Cœur sont tellement liés, ils s’éclairent tellement qu’on ne peut guère les séparer.

En 1675, pendant l’octave du Saint-Sacrement, Notre-Seigneur se manifeste à la sœur Marguerite-Marie Alacoque ; sa divine poitrine est entr’ouverte, de la main il montre son Cœur :

« Voilà, dit-il, ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour, et, pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges et par les froideurs et les mépris qu’ils ont dans ce sacrement d’amour. Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C’est pour cela que je te demande que le premier vendredi d’après l’octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable pour réparer les indignités qu’il a reçues pendant le temps qu’il a été exposé sur les autels »

[4]Vie et Œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie, édition Gauthey, t. n1, p. 102.

Avant de nous arrêter aux paroles, regardons le geste, il a son éloquence ; paroles et geste bien compris nous aideront à mieux connaître le culte du Sacré-Cœur.

Le cœur de chair.

L’objet qui d’abord attire les yeux, c’est le cœur de chair, désigné par le doigt de Jésus. II n’y a pas de dévotion au Cœur de Jésus, sans dévotion à son cœur de chair. Le décret de Clément XIII, publié en 1765, qui approuve le nouveau culte, écarté en 1697 et en 1727, ne tend qu’à développer un culte déjà établi dans plusieurs diocèses, et consacré par l’approbation de plusieurs centaines de confréries : « Nil amplius agi quam ampliari cultum jam institutum ». Or ce culte déjà établi est celui dont il est fait mention dans le Mémorial des évêques de Pologne de 1765, le culte sorti des révélations de Paray-leMonial, culte qui rend hommage au cœur de chair symbolisant l’amour: « Symbolice renovari memoriam illius amoris quo Dei Filius humanam naturam suscepit, et factus obediens usque ad mortem praebere se dixit exemplum hominibus quod esset mitis et humilis Corde » [5]De rationibus festorum sacratissimi Cordis Jesu et purissimi Cordis Mariae auctore Nicolao Nilles. 1873, p. 135.

Ce Cœur symbolique dont parle Clément XIII, c’est le cœur de chair symbolisant l’amour. Les jansénistes, gallicans, libertins, et quelques catholiques effrayés de leurs clameurs, ne voulurent voir dans ce texte si clair et dans le mot cœur que le seul souvenir de l’amour de Jésus. Ils se trompaient. Pour mettre fin à des attaques aussi violentes qu’injustifiées, et dire nettement la pensée de l’Eglise, Pie VI fit la déclaration suivante dans la bulle Auctorem fidei : « On reproche aux dévots du Cœur de Jésus de ne pas prendre garde que ni la très sacrée chair du Christ, ni aucune de ses parties, ni même toute la nature humaine, si on la sépare ou si on l’isole de la divinité, ne peut être adorée d’un culte de latrie, comme si les fidèles adoraient le Cœur de Jésus séparé ou isolé de la divinité ; ils l’adorent au contraire comme cœur de Jésus, c’est-à-dire comme le cœur de la personne du Verbe, à laquelle il est inséparablement uni ; ainsi que le corps du Christ inanimé, pendant les trois jours de sa mort, fut adorable dans le sépulcre, toujours uni à la divinité, sans séparation aucune » [6] DENZINGER-BANNWART, Enchiridion Symbolorum, p. 413-414.

Pie IX, dans le décret de béatification de la vénérable Marguerite Marie, Léon XIII, dans la bulle apostolique du 28 juin 1889, affirment la même doctrine. On la retrouve dans la messe Miserebitur du missel, dans le premier office du Cœur de Jésus approuvé par Rome ; le Mémorial des évêques polonais disait déjà : « On vénère ce Cœur non seulement comme le symbole de tous les sentiments intérieurs, mais tel qu’il est en lui-même ». La doctrine est évidente, les décisions romaines ne laissent subsister aucun doute.

Il reste que certains catholiques, et des meilleurs, éprouvent à l’admettre une difficulté et comme un effroi assez incompréhensibles Mgr Dupanloup écrivait en 1871, dans son Journal intime : « Vue claire de ce qui fait pour plusieurs difficulté, c’est qu’on matérialise trop cette admirable dévotion ». N’est-ce pas le Verbe lui-même qui a « matérialisé », en unissant dans la même adorable personne la nature humaine et la nature divine ?

Le cœur de chair symbolisant l’amour.

Montrant son cœur de chair, Jésus, dans l’apparition de Paray-le-Monial, attire notre attention sur l’amour dont il est le symbole : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes ». Notre culte va donc au Cœur embrasé d’amour :

« symbolice renovari memoriam illius divini amoris ».

“Pie VI, dans une lettre à l’évêque de Pistoie, Scipion Ricci, écrit que la dévotion au Cœur de Jésus « consiste à méditer et à vénérer, dans l’image symbolique du cœur, l’immense charité et l’amour ardent de notre divin Rédempteur » [7]Nilles, op. cit., p. 217.. Dans ses réponses aux difficultés du promoteur de la foi, le postulateur de la cause est très net. Après avoir signalé l’erreur de ceux qui semblent croire que les dévots du nouveau culte considèrent le cœur de chair de Jésus comme le cœur de n’importe quel saint, vénéré dans une châsse sacrée, avec d’autres reliques, ajoute : « C’est d’une bien autre manière qu’il convient, dans cette fête, d’envisager le Cœur de Jésus. Il faut le considérer premièrement comme ne faisant qu’une même chose avec l’âme de Jésus et sa divine personne ; secondement, comme le symbole ou siège naturel de toutes les vertus et de tous les sentiments du Christ Seigneur, surtout de l’immense amour dont il chérit son Père et les hommes » [8]Nilles, op. cit., p. 217..

Dès 1728, le Mémorial, présenté par les monastères de la Visitation sous les auspices du roi de Pologne et de l’évêque de Cracovie, affirme la même évidente vérité : l’amour de Notre-Seigneur, tous les bienfaits de la Rédemption sont non seulement contenus et représentés dans ce Cœur très saint, ils y sont empreints et comme sculptés. L’office approuvé en 1766 chante à laudes :

Te vulneratum caritas

 Ictu patenti voluit,

 Amoris invisibilis

Ut veneremur vulnera.

Hoc sub amoris symbolo

Passus cruenta et mystica

Utrumque sacrificium

Cristus sacerdos immolat.

Les Pères Croiset, Bouzonié, Froment, de Galliffet, Mgr Languet, tous ceux qui, à la première heure, s’occupent de la dévotion ne parlent pas autrement.

Nous insisterons bientôt sur le cœur de chair symbole de tous les sentiments de l’âme : nous l’envisageons ici seulement comme symbole de l’amour. Dans le culte du Cœur de Jésus, le cœur de chair est l’objet matériel, sensible ; l’amour est l’objet spirituel, invisible. Ces deux objets ne sont pas juxtaposés, ils sont unis, comme le symbole est uni à l’objet symbolisé. Tous les deux sont nécessaires à la dévotion, comme l’âme et le corps sont nécessaires à la personne humaine. L’âme l’emporte sur le corps, l’amour l’emporte sur le cœur de chair. (…)

Le cœur de chair symbole de l’amour de Jésus pour les hommes.

«Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes », dit Jésus à sainte Marguerite-Marie. Clément XIII dans le décret de 1765, Pie VI dans la bulle Auctorem fidei, Pie IX dans le décret de béatification de sainte Marguerite-Marie, tous les auteurs qui ont écrit sur la dévotion au Cœur de Jésus le répètent. Il est inutile d’insister.

Cet amour de Jésus pour les hommes est un amour méconnu.

« Pour reconnaissance, disait Jésus dans l’apparition de juin 1678, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes ». Il avait dit quelques mois auparavant : « S’ils (les hommes) rendaient quelque retour d’amour, j’estimerais peu tout ce que j’ai fait pour eux et voudrais, s’il se pouvait, en faire davantage, mais ils n’ont que des froideurs et du rebut pour tous mes empressements à leur faire du bien ». Jésus aurait pu présenter l’amour pour les hommes, dont son cœur est le symbole, sous un autre aspect ; il a choisi celui-là, donnant à la dévotion qu’il demande à la sainte Visitandine une nuance très spéciale. Le P. de Galliffet, mieux peut-être que tout autre, l’a fait ressortir dans son De cultu, et après lui, usant parfois de ses propres expressions, les évêques de Pologne y ont insisté dans leur Mémorial. Les manuels du XVIIIe siècle les imitent. Divers exercices de piété : communion réparatrice, amende honorable, heure sainte, consécration, qui se multiplient dès la fin du XVIIe siècle, ont pour but de répondre à cette plainte attristée de Jésus.

Aux jours mêmes de sainte Marguerite-Marie, le P. de la Colombière avait voulu donner à sa dévotion le caractère si précis et si particulier que Pie XI rappelait hier avec tant d’’insistance dans l’encyclique Miserentissimus Redemptor : « L’esprit d’expiation ou de réparation a toujours tenu le premier et principal rôle dans le culte rendu au Sacré-Cœur de Jésus ; rien n’est plus conforme à l’origine, à la nature, à la vertu et aux pratiques qui caractérisent cette dévotion ; d’ailleurs l’histoire, les usages, la liturgie sacrée et les actes des souverains pontifes en portent témoignage ». Pareille affirmation suffit.

Il est clair que la dévotion au Sacré-Cœur peut considérer sous d’autres aspects l’amour de Jésus : amour de père, de frère, d’époux, de roi, de rédempteur, amour miséricordieux, triomphant, douloureux ; en fait, c’est l’amour méconnu, qu’après Paray les dévots s’efforcent surtout de dédommager. Jésus sans doute ne souffre plus, mais s’il pouvait souffrir il souffrirait encore. Il a d’ailleurs réellement souffert des outrages d’aujourd’hui ; ils ont lourdement pesé sur son cœur, aux jours de sa vie mortelle, particulièrement aux heures de sa passion. Alors aussi il voyait nos actes réparateurs ; ils accompagnaient l’ange du ciel qui apparut pour le consoler : Apparuit angelus de caelo, conforians eum.

On peut ajouter que Jésus souffre toujours dans son Eglise : « Je suis Jésus que tu persécutes, Ægo sum Jesus quem tu persequeris » (Act., xxI1, 8). Remonté au Ciel, il parlait ainsi à Paul sur le chemin de Damas. À combien d’entre les hommes pourrait-il aujourd’hui faire le même sanglant reproche ? Il est donc juste que nous répondions à son amour méconnu par un amour réparateur.

Le cœur de chair est le symbole de l’amour de Jésus pour son Père.

Jésus présente son cœur de chair à sainte Marguerite-Marie comme le symbole de son amour pour les hommes, mais il est aussi le symbole de son amour pour son Père. Cet amour est dans l’âme de Jésus le premier et le principal : le Rédempteur n’est venu racheter les hommes que pour faire la volonté du Père ; son amour pour nous est donc une forme de son amour pour son Père. Cet amour du Fils pour le Père bat fans le cœur de chair de l’Homme-Dieu ; ce cœur en est donc le symbole.

Les textes liturgiques, le décret de Clément XIII, les réponses de la Congrégation des Rites, comme les révélations de Paray, ne parlent pas ou parlent peu de cet amour ; ils en font pourtant mention, mais insistent sur l’amour de Jésus pour les hommes. Il est d’ailleurs évident que ces deux amours coexistent dans l’âme de Jésus et battent dans son cœur de chair ; de tous les deux il est donc le symbole naturel, et dès lors tous les deux ont leur place dans notre dévotion. En fait, bien avant sainte Marguerite-Marie, nous les trouvons réunis dans les hommages des dévots, de saint Jean Eudes en particulier qui fit tant pour le culte du Sacré-Cœur. De nos jours la part faite à l’amour de Jésus pour son Père est de plus en plus large, son amour pour les hommes restant le plus populaire et le mieux compris.

Le cœur de chair est le symbole de tous les sentiments de l’âme.

Le cœur de chair que Jésus montre à sainte Marguerite-Marie n’est pas un cœur mort, pauvre et froide relique, c’est un cœur vivant dans une poitrine vivante : tous les sentiments y battent de la plus noble vie affective. Or notre vie affective ne se sépare pas de notre vie morale, ces deux vies intimement liées se pénètrent. On dit couramment : les grandes pensées viennent du cœur, le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, avoir le cœur sur la main, la bouche parle de l’abondance du cœur. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire ou de réfléchir quelques minutes pour constater les sens si divers du mot « cœur ». Il signifie le siège du désir, de la souffrance, de la force d’âme, de la conscience, de toutes les énergies naturelles et surnaturelles, tout l’intérieur de l’homme, toute son âme. Jésus lui-même ne nous a-t-il pas présenté son cœur comme un cœur doux et humble ?

Grâce donc à une manière de parler universelle, fondée sur un fait réel, puisque tous nos sentiments atteignent notre cœur de chair et y retentissent, cet organe est devenu leur vivant symbole. Le cœur de chair que voit sainte Marguerite-Marie est un cœur vivant ; il est donc le symbole de toute la vie affective et morale de Jésus ; dès lors sa vie morale nous apparaît comme toute pénétrée, tout embaumée de son amour : Dilexit me et tradidit semetipsum pro me ( Eph., v, 2).

C’est l’avis de tous les dévots du Cœur de Jésus, de sainte Gertrude au P. de Galliffet, de saint Jean Eudes, de sainte Marguerite-Marie, du B. de la Colombière. « Les principales vertus, écrit ce dernier, que l’on prétend honorer en lui sont : premièrement un amour très ardent de Dieu son Père joint à un respect très profond et à la plus grande humilité qui fut jamais ; secondement, une patience infinie dans les maux, une Contrition et une douleur extrême pour les péchés dont il s’est chargé, la confiance d’un fils très tendre, alliée avec La confusion d’un très grand pécheur ; troisièmement, une compassion très sensible pour nos misères, un amour immense. Ce cœur est encore autant qu’il le peut être dans les mêmes sentiments, et surtout toujours brûlant d’amour pour les hommes. » [9]Retraite spirituelle du R. P. Claude de la Colombière, 1702, p. 262-263. Le P. de Galliffet dit de son côté : Le véritable objet de la dévotion au Cœur de Jésus, c’est « ce composé admirable qui résulte du Cœur de Jésus, de l’âme et de la divinité qui lui sont unis, des dons et des grâces qu’il renferme, des vertus et des affections dont il est le principe et le siège, des douleurs intérieures dont il est le centre, des plaies qu’il reçoit sur la croix : voilà l’objet complet, pour m’ exprimer ainsi, qu’on propose à l’adoration et à l’amour des fidèles » [10] L’excellence de la dévotion…, p 54-55.. Les postulateurs de 1765 reproduisent mot pour mot cette définition.

Le culte rendu au Sacré-Cœur est rendu à la personne de Jésus.

Tout hommage rendu à une partie du corps, à la main par exemple, ne s’y arrête pas, mais la dépasse pour atteindre la personne. Dans la vision de Paray, le cœur de chair n’est pas séparé de la personne divine ; sainte Marguerite-Marie a écrit que Jésus prend plaisir à être honoré « sous la figure de ce cœur de chair » ; le premier petit livret de Dijon a soin de noter que « les tableaux et les images qui représentent le Sacré-Cœur de Jésus-Christ sont tous emblématiques et qu’en les honorant, on honore sa sacrée Personne ».

Les deux expressions « Sacré-Cœur » et « Jésus » sont dès la première heure employées souvent l’une pour l’autre. Les deux termes ne sont pas synonymes ; le Sacré-Cœur c’est toujours Jésus, mais Jésus ce n’est pas toujours le Sacré-Cœur. Les deux expressions n’ont vraiment la même signification que si par le mot « Jésus » nous entendons désigner la personne du Verbe incarné considérée dans sa vie affective et morale, dans ce qu’elle a de plus intime et de plus profond, dans son intérieur. Nous rappelions à l’instant le geste de Jésus montrant lui-même son cœur de chair à Marguerite-Marie : il est expressif et très clair. Répondant à l’appel divin, nos yeux d’un même regard atteignent je cœur de chair et la divine personne dont il rythme la vie ; il est impossible de voir l’un sans voir l’autre. Mais Jésus aurait pu montrer sa personne adorable, sans montrer son cœur. Pendant mille ans et plus, les fidèles ont prié, adoré, aimé Jésus, pendant mille ans et plus ils ont ignoré le Sacré-Cœur : jamais, pendant les dix premiers siècles, il ne leur est venu à l’esprit de symboliser l’amour et l’âme du Rédempteur par son cœur de chair. Ils aimaient Jésus autant que nous, et souvent mieux que nous : ils ne connaissaient pas, ils n’aimaient pas le Sacré-Cœur, ou du moins rien ne nous révèle leur amour.

Le culte du Sacré-Cœur intimement lié à celui de la Passion et de l’Eucharistie.

Le Sacré-Cœur et la Passion. — Les révélations de Paray-le-Monial montrent en étroite liaison la dévotion au Cœur de Jésus et les dévotions de la Passion et de l’Eucharistie.

Le cœur de chair fut présenté à la sainte, blessé, couronné d’épines, surmonté d’une croix ; la couronne d’épines « signifiait les piqûres que nos péchés lui faisaient » ; la croix, que, « dès les premiers instants, la croix y fut plantée », croix des humiliations, de la pauvreté, des douleurs et des mépris « que la sacrée humanité devait souffrir pendant tout le cours de sa vie et en sa sainte Passion ». Jésus rappelle à Marguerite-Marie les douleurs et les injures qu’il a endurées chez Pilate et chez Hérode : il lui demande de se lever la nuit du jeudi au vendredi, de onze heures à minuit, pour participer à la mortelle tristesse de Gethsémani. Souvent, avec la permission de ses supérieures, elle passa la nuit entière du jeudi saint au vendredi saint, au chœur, à genoux : les mains jointes, « sans remuer non plus qu’une statue ». « Oh ! quel bonheur, écrit-elle le 15 septembre 1659 au P. Croiset, de pouvoir participer ici-bas aux angoisses, amertumes et dérélictions du Sacré-Cœur ! « « Pleure, lui dit Jésus, et soupire sans cesse mon sang répandu inutilement sur tant d’âmes ». Les textes sont innombrables qui prouvent l’étroite union, dans la pensée de sainte Marguerite-Marie, entre la dévotion au Sacré-Cœur et la Passion.

Pour s’en étonner il faudrait ignorer l’histoire de notre dévotion : elle est née de la dévotion aux cinq Plaies, longtemps elle n’a été qu’une de ses formes, et c’est seulement fort tard, au XVIe siècle, qu’elle s’en est nettement séparée et pour toujours. Il faudrait surtout oublier les plus clairs témoignages de notre foi : par amour Dieu nous a donné son Fils, Propter nimiam charitatem qua dilexit nos (Eph., 11, 4) ; par amour le Fils s’est livré pour nous, Dilexit me et tradidit semetipsum pro me (Eph., v, 2). Le Cœur transpercé par la blessure de la lance et par la blessure de l’amour nous aide à mieux comprendre l’amour crucifiant du Père et l’amour crucifié du Fils, les plaies sont les caractères sanglants du livre divin écrit à l’intérieur et à l’extérieur : Librum scripum intus et foris ( Apoc., V, 1). La messe Miserebitur, l’office et les Litanies du Cœur de Jésus ruissellent, pour ainsi parler, du sang rédempteur.

Puisqu’il est doux de rappeler les témoignages d’amour qui nous sont donnés, comme aussi de s’incliner sur ceux qui souffrent, les dévots du Sacré-Cœur seront aussi les dévots de la Passion, de la charité et des souffrances du Rédempteur.

Le Sacré-Cœur et l’Eucharistie.

 Comment aussi pourraient-ils oublier l’Eucharistie ? Ils aiment à vénérer le Cœur de Jésus dans ses images, sur une feuille de papier ou sur une feuille de métal, sculpté dans le bois, la pierre ou le marbre, et ils ne le rechercheraient pas au tabernacle où il est non pas en image, mais réellement, où il rythme la vie humble et glorieuse de Celui qui a voulu rester au milieu de nous pour être notre nourriture !

« Tu communieras » [11]Vie et œuvres..…, t. 11, p. 264., disait Jésus à Marguerite-Marie. Communier c’ est s’unir à Jésus, c’est garder, ciboire vivant, près du sien, pendant quelques instants, le Cœur de Jésus lui-même. Les dévots du Sacré-Cœur seront des dévots de l’Eucharistie. « Lorsque j’irai prendre ma réfection, écrit la sainte de Paray, je l’unirai à cette nourriture divine dont il sustente nos âmes dans la sainte Eucharistie… Mon repos sera pour honorer celui qu’il prend dans l’hostie ; mes peines et mortifications, pour réparer les outrages qu’il reçoit dans l’hostie. J’unirai toutes mes oraisons à celles que le Sacré-Cœur de Jésus fait pour nous dans l’hostie » [12]Vie et œuvres, t. 11, p. 195, cf. 282, 283, 515, 540, 599, 608, etc.. L’Eucharistie est le sacrement de l’amour ; fruit du plus incompréhensible amour, il produit l’amour dans les âmes ; don du Cœur de Jésus, il le rappelle, il le montre et l’offre à tous les chrétiens.

Toujours la dévotion au Sacré-Cœur a été une dévotion eucharistique. Le petit livret de Dijon, imprimé du vivant de sainte Marguerite-Marie, notait déjà que la dévotion a pour objet « l’amour immense du Cœur du Fils de Dieu qui l’a porté à se livrer pour nous à la mort et à se donner à nous au Très Saint-Sacrement, sans que toutes les ingratitudes, les négligences, les tiédeurs, les irrévérences, les injures, les opprobres et les outrages qu’il devait recevoir en cet état d’hostie immolée jusqu’à la fin des siècles (et qui lui étaient tous parfaitement connus) aient pu empêcher ce Cœur amoureux de se livrer aux insultes et aux opprobres des hommes ». Le Mémorial des évêques de Pologne le rappelle après le P. de Galliffet [13]Nilles, De rationibus festorum…, p. 98, 100, n. 38-42. ; la messe Miserebitur et l’office du Sacré-Cœur y insistent ; les principaux bienfaits de l’amour de Jésus que la collecte nous invite à célébrer dans la joie : gloriantes praecipua in nos caritatis ejus beneficia recolimus, sont sans contredit l’Eucharistie et la Passion. Et par sa fin principale : vivifier et augmenter en nous la sainte charité, et par sa fin secondaire : réparer les injures faites à l’amour du Sauveur, la dévotion au Sacré-Cœur nous rapproche de l’Eucharistie.

Synthèse.

En résumé, la dévotion au Sacré-Cœur est la dévotion au cœur de chair battant dans la poitrine de Jésus, symbole de son amour pour les hommes et pour son Père, amour créé, c’est-à-dire amour dont il nous aime comme homme, amour incréé, c’est-à-dire amour dont il nous aime comme Dieu. De toutes les formes que peut revêtir cet amour, et qui toutes ont leur place dans l’idée complète de la dévotion, la piété chrétienne, depuis deux siècles, a surtout envisagé l’amour méconnu du Rédempteur qui demande un amour réparateur.

Avec l’amour de Jésus pour les hommes et pour son Père, la dévotion au Sacré-Cœur atteint toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les volontés, tous les désirs, toutes les perfections, toutes les vertus de Jésus qui, elles aussi, ont leur retentissement dans le cœur de chair, notre vie morale agissant sur notre cœur de chair comme notre vie affective. C’est donc toute l’âme, tout l’intime de Jésus qui devient l’objet adéquat de notre dévotion ; sans oublier le cœur de chair, sans le perdre de vue, elle se termine à la personne elle-même de Jésus. À Paray-le-Monial, Jésus montre son cœur brûlant d’amour, son cœur où vit toute son âme.

La dévotion au Cœur de Jésus est donc une forme spéciale de la dévotion à Jésus lui-même. Toute dévotion à Jésus n’est pas la dévotion au Sacré-Cœur, mais la dévotion au Sacré-Cœur est toujours la dévotion à Jésus. 

La dévotion au Sacré-Cœur, c’est la dévotion au cœur de chair battant dans la poitrine de Jésus, qui symbolise son amour pour les hommes et pour son Père ; ou bien, si l’on préfère mettre d’abord en évidence l’objet principal, c’est la dévotion à l’amour de Jésus pour les hommes et pour son Père, symbolisé dans son cœur de chair. Les deux formules sont exactes. »

Conférence du Père Guillaume Hecquard sur l’histoire du Sacré-Coeur

Notes

Notes
1 « Le Christ, Encyclopédie des connaissances christologiques » COLLECTIF Edité par LIBRAIRIE BLOUD & GAY, 1946.p.701
2 A. HAMON, Histoire de la dévotion au Sacré-Cœur, t. 114, p. 278
3 Encyclique Miserentissimus Redemptor.
4 Vie et Œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie, édition Gauthey, t. n1, p. 102.
5 De rationibus festorum sacratissimi Cordis Jesu et purissimi Cordis Mariae auctore Nicolao Nilles. 1873, p. 135.
6 DENZINGER-BANNWART, Enchiridion Symbolorum, p. 413-414.
7, 8 Nilles, op. cit., p. 217.
9 Retraite spirituelle du R. P. Claude de la Colombière, 1702, p. 262-263.
10 L’excellence de la dévotion…, p 54-55.
11 Vie et œuvres..…, t. 11, p. 264.
12 Vie et œuvres, t. 11, p. 195, cf. 282, 283, 515, 540, 599, 608, etc.
13 Nilles, De rationibus festorum…, p. 98, 100, n. 38-42.

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