Le comte Joseph de Hemptinne (Gand, 28 juillet 1822 – Gand, 25 janvier 1909) est un industriel belge, issu de la famille de Hemptinne, une famille de la noblesse belge. C’était un antilibéral, antiparlementariste et une des figures de proue de l’ultramontanisme belge de son époque, soutenue par le pape Pie IX. Il s’opposa sans compromis à la société moderne, qu’il percevait comme non chrétienne et hostile à l’Église, et rejettait le système étatique libéral belge. Cette position était en partie motivée par la crainte des conséquences de la sécularisation et une appréhension vis-à-vis du socialisme et du marxisme. Il joua un rôle important au sein des Œuvres Pontificales qui mobilisaient les catholiques pour la défense du pape et de l’Église. En Flandre, il fut le promoteur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul et de nombreuses œuvres sociales et charitables. Il contribua également à la croissance d’une presse catholique militante virulente, tant en province (Le Bien public – 1853) que dans la capitale (Le Courrier de Bruxelles – 1861 et Le Catholique – 1865).
Adresse du comte de Hemptinne au pape Pie IX présentant les objectifs de son texte :
« Très-Saint Père, les révolutionnaires travaillent avec une persévérance et une ardeur vraiment sataniques, à déposséder Notre Seigneur Jésus-Christ et son vicaire de tout droit sur la société. A la loi de Dieu, ces hommes pervers veulent substituer une loi toute humaine. Pour combattre efficacement le mal, les enfants de la sainte Eglise n’ont qu’une voie à suivre, c’est d’accepter avec simplicité et docilité les enseignements de la Chaire de Pierre, qu’ils soient ex cathedra ou non, et d’y conformer absolument leur conduite, soit privée, soit publique, sans prendre conseil ni de la fausse prudence, ni de la fausse charité : la vraie prudence et la vraie charité résident dans une obéissance prompte et entière. Pour ce qui me concerne Très-Saint Père, je suis déterminé, avec la grâce de Dieu, à suivre cette voie. Je veux en outre, dans la faible mesure de mes forces, contribuer à répandre les enseignements, dans lesquels la société trouverait la paix qu’elle cherche en vain ailleurs.
A cet effet, Très-Saint Père, j’ai essayé de résumer sous forme de catéchisme, quelques-unes des vérités que Vous avez si souvent rappelées au monde. C’est ce petit travail que je viens déposer aux pieds de votre Sainteté en La priant de vouloir bénir ma bonne volonté. Cette bénédiction me sera un puissant encouragement à continuer la lutte et à combattre le libéralisme, sous quelque forme qu’il se cache.
Telle est la supplique, que présente à Votre Sainteté, Ie très humble et très obéissant fils Comte de Hemptinne. Gand, 5ème jour de l’octave de l’Epiphanne, 1876. »
NB : Le titre original de la brochure est « Questionnaire politique » et avec comme sous-titre: La thèse, l’hypothèse et l’ antithèse.«
IMPRIMATUR : P. FR. VINCENTIUS MARIA GATTI , O. P. S. P. A. M., Romæ, 1876 .
Avant-propos :
« Malgré les condamnations que le Saint-Siège portées coup sur coup contre le Catholicisme libéral, les partisans de cette pernicieuse erreur refusent de se sentir atteints, et cherchent, par des sophismes ou des interprétations boiteuses, à échapper aux censures de l’Église.
Un de leurs arguments favoris est la fameuse distinction de la thèse et de l’hypothèse : « Nous admettons la thèse » répètent-ils sans cesse mais, puisqu’elle est impossible en pratique, force est de nous replier sur l’hypothèse ; et sous prétexte d’hypothèse, il n’y pas d’acte en désaccord avec la thèse, qui ne devienne à leurs yeux justifiable et licite.
Il a été beaucoup écrit sur cette délicate question. Cependant il y aura encore place pour ce petit travail, où je me propose d’exposer très brièvement, par demandes et réponses, les règles qui doivent diriger dans la vie publique, d’une part les gouvernants ou législateurs, d’autre part les gouvernés et les fonctionnaires. Ce sera le résumé de la question telle que je l’ai comprise après de longues années d’étude et de controverse .
Je mets ce petit questionnaire sous la protection du bienheureux Patron de la Belgique, le glorieux saint Joseph. Puisse-t-il guider mon intelligence et ma plume, afin que ces lignes dissipent des malentendus, éclaircissent la question du libéralisme, et ramènent, par l’adhésion à une même vérité, l’union et la paix entre les catholiques. Cette union dans la vérité nous rendra seule la force nécessaire pour résister aux assauts que la Franc-Maçonnerie, secte vomie de l’enfer, ne cesse de livrer au règne de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST. »
Comte de HEMPTINNE
1. La société a-t-elle des devoirs ?
R. Oui, tout comme les individus dont elle est composée.
2. A quoi se résume le devoir de l’homme comme individu ?
R. A être chrétien : nul ne peut refuser le bienfait de la rédemption.
3. Les hommes ont-ils la puissance de ne pas vouloir être chrétiens ?
R. Oui, ils ont cette puissance ; mais elle constitue une imperfection de la liberté humaine.
4. Les hommes qui usent de cette puissance et ne veulent pas être chrétiens, que font- ils ?
R. Ils pèchent gravement.
5. Si l’homme persévère dans cette volonté jusqu’à la mort, qu’adviendra-t- il de lui ?
R. Il adviendra de cet homme ce qu’il a voulu lui-même : il sera banni éternellement de la présence de Dieu.
6. La société a-t-elle aussi le devoir d’être chrétienne ?
R. Oui, elle a aussi le devoir d’être chrétienne, comme elle a aussi la puissance de ne pas vouloir l’être .
7. La société pèche-t-elle en ne voulant pas être chrétienne ?
R. Oui, elle pèche, et ce péché ne restera pas impuni.
8. Comment sera punie une société qui pèche ?
R. Elle sera punie dans ce monde, parce que son existence finit dans le temps : elle sera éprouvée par la famine, la guerre, la peste, le pétrole et autres calamités bien connues de l’espèce humaine.
9. Qui représente principalement la société comme agissante ?
R. Les législateurs ou gouvernants.
10. Quel est le devoir de la société dans sa législation ?
R. De protéger le bien et de punir le mal : c’est qu’on est convenu d’appeler thèse .
11. Qu’entend-t-on par hypothèse ?
R. Ce sont les circonstances plus ou moins favorables dans lesquelles les législateurs sont appelés à appliquer la thèse.
12. Qu’est-ce que l’antithèse ?
R. C’est la règle du démon et le contraire de la thèse : punir le bien, protéger le mal.
II. CONDUITE DES GOUVERNANTS EN PRÉSENCE DE LA THESE , DE L’HYPOTHÈS ET DE L’ANTITHĖSE.
1. Les législateurs doivent- ils toujours protéger tout bien et punir tout mal ?
R. Non, ils doivent tenir compte de l’hypothèse, c’est-à-dire de l’état moral du peuple auquel les lois sont destinées : ils peuvent s’abstenir de protéger certain bien et de punir certain mal : c’est ce qu’on appelle tolérance.
2. Quand et jusqu’à quel point la tolérance est-elle licite ?
R. Quand et pour autant que l’application de la thèse est impossible, inutile ou nuisible : Ad impossibile, inutile aut nocivum nemo tenetur. (Nul n’est tenu de faire ce qui est impossible, inutile ou nuisible.)
3. Comment un législateur chrétien peut-il remplir son devoir dans toute son étendue ?
R. Il lui suffit de connaître la thèse et d’y conformer sa conduite pour autant que cela est possible et utile ; il remplira ainsi la plénitude de son devoir, parce que ses lois, tout en étant incomplètes relativement à la thèse, seront complètes relativement à l’hypothèse.
4. La tolérance du mal peut-elle être jamais élevée à la dignité de droit, ou, en d’autres termes, les hommes posant des actes mauvais, laissés impunis à cause de circonstances fâcheuses, peuvent-t-ils jamais acquérir le droit de n’être pas punis ?
R. Jamais ; mais ces hommes auront une liberté de fait, et ne seront pas punis. Cette liberté de fait pourra et devra leur être enlevée dès que les circonstances le permettront. Accorder le droit de faire le mal, c’est tomber dans l’antithèse.
5. Quelle doit être la conduite des gouvernant en présence de l’antithèse ?
R. Ils doivent absolument s’en éloigner ; la loi ne peut, sous aucun prétexte, punir ou entraver le bien, protéger ou ordonner le mal.
6. Les libertés dites modernes sont-elles conformes à la règle divine, c’est-à-dire à la thèse, inspirées par la règle satanique ?
R. Elles sont évidemment l’application de l’antithèse puisque, par ces libertés, on ne se borne pas à laisser impunies certaines infractions aux lois de Dieu, mais on garantit et protège la liberté du mal, laquelle mène à la corruption des mœurs et de l’esprit, propage la peste de l’indifférentisme [1]Voici quelques textes servant à prouver ce que nous avançons : 1° Déclaration des DROITS de l’homme (1791 ), qui fut la base des libertés modernes : « Les hommes naissent libres et égaux … Continue reading ( Syllab, prop . 79 )
7. La loi civile a-t-elle jamais réalisé la perfection de la thèse ?
R. Non, parce que l’homme est un être faible et déchu.
8. Le démon est il jamais parvenu à établi dans les lois civiles l’entière antithèse ?
R. Non, parce que ce serait l’enfer sur la terre.
III. CONDUITE DES GOUVERNÉS EN PRÉSENCE DE LA THESE, DE L’HYPOTHESE ET DE L’ANTITHÈSE.
1. Que doivent faire les gouvernés dans un pays où la thèse a été relativement réalisée dans la loi ?
R. Ils doivent remercier Dieu de la grande grâce qu’ll leur a accordée, et s’efforcer de la mériter de plus en plus, en observant fidèlement les lois de Dieu et de la sainte Église
2. Que doivent faire les gouvernés dans un pays où les gouvernants ont été contraints , par des circonstances fâcheuses, à ne pas appliquer la thèse si rigoureusement, et à laisser certains maux impunis ?
R. Ils doivent travailler, de concert avec les gouvernants, à améliorer les moeurs, à développer la foi ,
et à rendre possible de cette manière un pas vers la thèse.
3. Que doivent faire les gouvernés qui ont le malheur de vivre dans l’antithèse ?
R. Les devoirs qu’ils auront à remplir varieront constituante d’après le degré de perversité de la loi : celle- ci peut, en effet, ou ordonner de faire le mal, ou défendre de faire le bien, ou mettre sur le même pied le bien et le mal, l’erreur et la vérité.
4. Que doivent faire les gouvernés, si la loi ordonne de faire le mal ?
R. Ils n’ont qu’à imiter les premiers chrétiens, à dire non licet, et à mourir plutôt que d’obéir.
5. Que doivent faire les gouvernés, si la loi prohibe de faire le bien ?
R. Si ce bien est nécessaire au salut, les gouvernés ont le devoir de ne pas obéir et de faire tout ce qui est possible pour procurer ce bien à eux-mêmes et aux autres. Si ce bien n’est pas nécessaire, ils ne sont pas toujours tenus de se le procurer malgré la loi.
6. Que doivent faire les gouvernés, si la loi est indifférente, comme en Belgique, et met sur le même pied l’erreur et la vérité ?
R. Ils doivent gémir de vivre sous un régime si opposé à la règle de Dieu et faire tout ce qu’ils peuvent pour en amener le changement. A cet effet, ils feront usage de la liberté pour le bien que la loi leur laisse, pour redresser les idées, exposer les vrais principes, et faire comprendre combien Dieu a ces libertés générales en horreur.
7. Quel est le devoir des gouvernés, s’ils sont appelés par le gouvernement à prendre part à l’administration du pays ?
R. Ils peuvent et doivent appliquer toutes les lois, tous les règlements qu’ils ne savent pas être contraires
à la loi divine et aux droits de l’Église ; ils ne peuvent dans aucun cas exécuter, promettre d’exécuter, ou approuver des lois qui y sont contraires[2]Pour sortir d’embarras, on a distingué entre celui qui porte la loi et celui qui l’exécute. Ce dernier, dit-on, n’est pas responsable, puisqu’il n’est qu’un … Continue reading
Notes
| ↑1 | Voici quelques textes servant à prouver ce que nous avançons : 1° Déclaration des DROITS de l’homme (1791 ), qui fut la base des libertés modernes : « Les hommes naissent libres et égaux en droits … La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société ; elle doit être la même pour tous , soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse… La libre communication des pensées est un des droits les plus précieux de l’homme. 2° Constitution belge , Tit . II . « Des Belges et de leurs droits. La liberté des cultes , celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière , sont garanties. 3° En juillet 1845 , le célèbre auteur de la Pacification religieuse ne fit pas de distinction entre les principes de la Révolution française et ceux qu’on n’a cessé de prôner depuis ; « Nous proclamons l’esprit généreux, le véritable esprit de la Révolution française … Nous tendons au vrai , au grand but des grands esprits de l’Assemblée constituante … La révolution est le triomphe des droit de la conscience humaine . » (Р. 287 , 288.) 4°« La liberté comme en Belgique », dit M. Laurentie, c’est la liberté du bien et du mal, de l’ordre et de l’anarchie … Dans le christianisme, il peut arriver que l’Etat se fasse païen autant qu’il le peut être, et c’est alors quelque chose de monstrueux, car c’est une profession publique de révolte contre Dieu. La liberté comme en Belgique, c’était cela et c’est cela encore. » ( Courrier de Bruxelles, 17 fév. 1875.) |
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| ↑2 | Pour sortir d’embarras, on a distingué entre celui qui porte la loi et celui qui l’exécute. Ce dernier, dit-on, n’est pas responsable, puisqu’il n’est qu’un instrument passif. Nous demandons depuis quand un acte coupable devient innocent parce qu’un autre l’a ordonné. Ensuite, connaît-on une loi qui subsiste sans exécution ? Or, si l’exécution est une partie essentielle ou du moins intégrante de la loi, nous ne comprenons plus le sens de la distinction. Les chrétiens pourraient-ils adorer des idoles en exécution de la loi ? Les magistrats pourraient- ils les faire adorer ? |
