Il y a une raison de plus pour commencer par la doctrine. C’est qu’au moment où nous entreprenons d’écrire, l’humanité traverse une crise si grave qu’elle se sent complétement désorientée et ne sait plus où elle va. Et nous allons voir que cette crise manifeste un besoin urgent d’une doctrine solide.
Tout le monde parle de crise. Mais beaucoup de gens ne voient que la crise économique et s’imaginent que les hommes sont victimes du jeu fatal des lois économiques. Il n’y aurait alors qu’à attendre patiemment la fin de la crise en espérant que le bon plaisir des lois économiques regardées comme une nouvelle Providence nous ramènera quelque âge d’or.
Une semblable inertie évite les douloureux examens de conscience et l’effort nécessaire pour se réformer. Mais elle empêche de voir que la vie économique fait partie de la vie humaine, qu’elle est l’œuvre des libres activités des hommes. Ce ne sont donc pas des lois physiques, ce sont des lois morales qui la régissent, comme toute œuvre humaine, pour y établir un ordre humain. Et si, comme le dit le Pape Pie XI, « toute la vie économique est devenue implacablement dure et cruelle », c’est qu’on l’a soustraite à la régulation des lois morales pour la livrer à l’aveuglement et au désordre d’une liberté sans frein, sans règle et sans bornes, où joue une seule et terrible fatalité, celle des cupidités humaines. Le plus élémentaire examen nous fait conclure que la crise économique est une crise morale, une crise de la vie humaine. Et cette conclusion se vérifie si nous remarquons que la crise économique, loin d’être isolée, est un aspect d’une crise générale qui atteint tous les domaines de la vie humaine.
Crise politique, incapacité de la plupart des nations à trouver un gouvernement stable et humain qui les dirige dans la paix intérieure.
Crise de l’autorité : incapacité des différents pouvoirs à se faire respecter et obéir si ce n’est par des méthodes de violence et de terreur.
Crise internationale : incapacité des nations à réaliser un ordre stable dans leurs rapports entre elles, à s’entendre pour l’organisation d’une paix solide et durable.
Crise de l’éducation et de l’enseignement : succession de programmes scolaires qui se révèlent tous incapables d’assurer une véritable formation humaine, abandon de la jeunesse à tous les mouvements de doctrine, de mœurs et d’action sans formation solide pour l’orienter, révolte incessante de cette jeunesse contre ce que lui transmet l’école et la famille.
Crise de la famille avec le progrès du divorce et de la dénatalité, la désertion du foyer, l’absence si fréquente de logis stable et humain, le développement des mauvaises mœurs.
Crise des mœurs ; développement sans frein de tous les vices, étalage de toutes les concupiscences, succès des modes les plus bizarres ou les plus immorales.
Crise des lettres et des arts, reflet de la crise des mœurs et compliquée de l’enchevêtrement d’écoles et de chapelles incapables de s’imposer et de durer.
Crise de la pensée : incapacité des systèmes et des théories qui se succèdent en s’écroulant les uns sur les autres.
Crise religieuse où toutes les âmes qui ne connaissent pas l’Eglise du Christ sont inquiètes et cherchent sans trouver (succession de sectes les plus diverses).
Oui, nous avons bien affaire à une crise générale de toute la vie humaine, à une crise dont la source est morale et spirituelle. Cela étonnera peut-être ceux qui rejettent la primauté du spirituel, mais c’est un fait qui apparaît clairement aux yeux de quiconque sait regarder.
Et il faut conclure que c’est la vie humaine qui est à réformer dans ses principes et dans son ordre moral. Il faut que la mentalité des hommes se transforme, il faut que l’homme se réforme. L’humanité n’est pas victime de lois fatales. Elle a son sort dans ses mains et pour vaincre la crise elle doit se vaincre elle-même Que les hommes remettent de l’ordre dans leurs esprits et dans leurs cœurs et ils retrouveront de l’ordre dans leurs vies et dans leurs œuvres.
Car s’il y a une crise si générale, si grave et si profonde, c’est évidemment qu’il y a un profond désordre à la base de tout dans le monde moderne. Si la crise atteint si gravement et si profondément tous les domaines de la vie humaine, c’est qu’il y a dans tous les domaines un renversement général des valeurs. Le monde moderne identifie la civilisation avec le confort matériel et se croit civilisé parce qu’il a des chemins de fer, des avions et la T.S.F. Il subordonne l’esprit à la matière, l’intelligence à l’action. Il met l’homme et l’Etat au service de la production matérielle et fonde son intense production sur une pratique quasi-universelle de l’usure. Il subordonne la morale à l’hygiène ou au succès, l’art au commerce. Il élève la science expérimentale qui débrouille la complexité des faits au-dessus de la métaphysique qui découvre les lois universelles de l’être et la cause première de toute existence. Il ne considère plus Dieu que comme un idéal que l’homme peut se donner librement ou rejeter selon qu’il lui plaît, divinisant ainsi la conscience de l’homme et érigeant la volonté de la créature en législatrice et juge souveraine, la raison de la créature en ouvrière fabricatrice de toute vérité. Il refuse de suspendre tout l’ordre de la nature au surnaturel et cherche éperdument en ce monde, dans le mythe du progrès indéfini, une perfection qu’il n’espère plus trouver dans la Cité de Dieu.
Nous assistons à une négation générale des principes les plus fondamentaux, à un bouleversement universel de toutes les ordinations, et le monde moderne n’a d’unité que dans son désordre et dans sa négation. Fondé sur le désordre et l’absurdité, il va de soi à la désagrégation et la crise universelle que le monde subit aujourd’hui, cette angoisse des esprits, cet effondrement de tout ce que les hommes ont accumulé depuis la Renaissance, cette lassitude et ce vide que trahit partout le besoin de quelque chose de nouveau, tout cela n’a de remède que dans un retour aux principes fondamentaux, dans un rétablissement de la hiérarchie des valeurs.
Si nous voulons retrouver une juste notion de la civilisation, il faut d’abord que nous ayons une juste notion de l’homme. Tout dépend de la conception que l’on a de la nature de l’homme et de sa destinée. Si l’on pense que l’homme n’est qu’un animal dont la vie est limitée par la mort, et dont toute la perfection est de boire, manger et dormir, ou si l’on pense que l’homme est un dieu tout-puissant et indépendant auquel ne s’imposent aucune vérité et aucune loi, on n’aura pas la même conception de la vie humaine et de la civilisation que si l’on regarde l’homme comme une créature ayant une âme immortelle et appelée par Dieu à la vie éternelle. Si l’on pense que la fin de l’homme est dans les biens de la terre ou en lui-même, on ne concevra pas l’ordre de la vie humaine de la même façon que si l’on voit la fin de l’homme en Dieu et dans la vie éternelle. Toute époque de l’histoire, comme nous l’avons remarqué, est en dépendance d’une conception de l’homme, de sa nature et de sa destinée.
Aujourd’hui, nous sommes en face d’une crise dont la racine est au cœur de l’homme.
C’est l’homme qui est à réformer, c’est l’homme qui doit remettre de l’ordre en lui.
Impossible, sans retrouver les certitudes fondamentales sur la nature de l’homme et sa destinée, sans savoir ce que nous sommes et pourquoi nous sommes. Il faut commencer par la vraie notion de l’homme,
Or, l’homme a été créé pour connaître Dieu, l’aimer et le servir, et il vit sur cette terre pour mériter la gloire de la vie éternelle en s’attachant au Christ et en participant à sa vie divine par la grâce que l’Eglise, Sa continuatrice, nous transmet par les sacrements. Voilà la vraie destinée humaine, voilà l’ordre hors duquel tout est désordre : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire », disait Jésus. Nous savons maintenant où est la racine du mal, la vraie raison de la crise. Quand l’humanité se détourne de Dieu et se détache du Christ, elle s’établit dans le désordre quant à l’orientation profonde de sa vie, et de là le désordre gagne tout. Il y a un ordre premier sans lequel aucun ordre n’est possible, c’est l’ordre qui fait dépendre entièrement la créature du Créateur et rattache toute la vie humaine à Dieu et au Christ. Quand cet ordre-là est méconnu, il n’y a plus que péché et misère. Hors du Christ et de son Eglise, il n’y a que le désordre de l’enfer. Jésus-Christ, unique sauveur du genre humain, peut seul nous retirer du péché et de ses conséquences.
Le monde moderne était condamné à la plus grave des crises parce que l’humanité s’est révoltée contre Dieu, a voulu se rendre indépendante du Créateur, libre de toute vérité et de toute loi, et assurer seule son sort et sa destinée sans reconnaître aucune autorité supérieure. On a voulu construire une nouvelle tour de Babel, les ambitions étaient grandes et l’on parlait de divinisation de l’humanité par le progrès indéfini. Mais les constructeurs de la tour n’ont pas pu s’entendre entre eux parce qu’au point de départ, ils avaient méconnu l’ordre véritable qui seul pouvait les guider et les accorder.
On a voulu construire un édifice qui monte jusqu’au ciel, mais on n’a pas voulu le construire sur le roc du Christ et l’édifice qui voulait jeter un défi à Dieu s’écroule comme un château de cartes. La crise du monde moderne, c’est-à-dire du monde sans Dieu, du monde détaché du Christ, est une éclatante vérification de la parole inspirée des Psaumes : « Si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que veillent ceux qui la gardent. » (Psaume 126). Triste impuissance, sinistre misère de l’orgueil. En disant : « Je ne servirai pas », Lucifer n’a su fonder que la souffrance de l’enfer. Que la révolte est donc ridicule ! Regardons la fécondité de l’humilité et de l’obéissance. Marie a dit : Fiat, elle a répondu au Seigneur : Que votre parole s’accomplisse en moi, et le Verbe de Dieu s’est incarné et le monde a été sauvé. Se livrer et s’abandonner à l’amour de Dieu, source de tout bien, voilà la vraie voie de bonheur et de perfection pour l’homme et pour toute créature.
Nous connaissons maintenant les vrais remèdes à la crise. Que les hommes et les sociétés humaines recommencent à rendre au Créateur l’hommage qui Lui est dû, que les hommes et les sociétés humaines reviennent au Christ et à son Eglise.
La devise de salut, c’est « Dieu premier servi », la devise de sainte Jeanne d’Arc. C’est le cri de ralliement pour rassembler tous nos efforts. C’est le leitmotiv, sur lequel il faut sans cesse revenir, c’est l’idée centrale qu’il faut rappeler sans cesse à tous, toujours et à tout propos. Nous n’avons qu’un programme : le règne du Christ, et nous travaillerons pour le bien de l’humanité dans la mesure où nous travaillerons au service du Christ-Roi. L’humanité n’a le choix qu’entre deux règnes : le règne du Christ, « règne de vérité et de vie, règne de sainteté et de grâce, règne de justice, d’amour et de paix » (préface du Christ-Roi), et le règne de l’enfer, règne de désordre, d’orgueil, de révolte, de souffrance et de misère. Cela est clair et il faut que tous le reconnaissent. Nous n’avons fait que rappeler des vérités très simples et très élémentaires. Et pourtant, ce sont les vérités les plus méconnues. Il faut les méditer, s’en pénétrer, les propager.
Ainsi, l’œuvre urgente, l’œuvre qui prime tout, l’œuvre sans laquelle toute autre est vaine et inutile et inopérante, c’est de faire régner le Christ sur les hommes et sur les sociétés humaines. Et cette œuvre-là porte un nom : c’est l’Action catholique, à laquelle le Souverain Pontife et l’épiscopat convient tous les fidèles du monde entier. Les questions politiques et économiques sont secondaires et ceux qui se laissent guider dans leur action par quelque « Politique d’abord » ou « Economique d’abord » perdent leur temps et leurs forces. Ils ne voient pas qu’on ne réformera rien sans avoir réformé la mentalité humaine et que c’est la mentalité humaine qui est à refaire. Il faut d’abord ramener au Christ les esprits et les cœurs. Action catholique ! Apostolat ! La voix du Pape nous appelle el comme la voix des apôtres retentit d’un bout du monde à l’autre.
Jean Daujat
Source : Extrait de Jean Daujat, Idées modernes, réponses chrétiennes. Tequi,1956. p.3
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