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Réfutation de l’accusation d’idolâtrie envers le pape Saint Marcellin

PAR L’ABBÉ BENJAMIN-MARCELLIN CONSTANT

Par Pierre Joly
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De Wojtyla recevant sur le front la marque du « Tilak » (signe des adorateurs de la déesse Shiva), à Bergoglio bénissant la statuette de Pachamama (déesse de la Terre-mère), la secte conciliaire n’a jamais caché son affection particulière pour « le culte sacrilège des idoles » (1 Pierre 4 ; 3). À l’heure où les modernistes tentent d’excuser ces actes scandaleux en accusant saint Marcellin d’avoir offert de l’encens à trois fausses divinités – en l’occurrence : Hercule, Jupiter et Saturne – dans un temple consacré aux déesses Vesta et Isis, nous croyons qu’il est plus que jamais nécessaire de défendre la mémoire de ce Souverain Pontife. À travers cette étude, l’Abbé Constant démontre de manière magistrale que, contrairement à ce qu’on put croire certains théologiens [1] – qui se sont sans doute trompés de bonne foi – saint Marcellin n’a jamais commis le crime d’idolâtrie.


Nous lisons dans le Bréviaire romain :

« Marcellin, pape, était romain de naissance. Sous la cruelle persécution de l’empereur Dioclétien, il céda à la frayeur et offrit de l’encens aux idoles des faux dieux. Bientôt touché de repentir, il se rendit au concile de Sinuesse, parut devant les évêques revêtus d’un cilice, et avoue publiquement sa faute en versant des torrents de larmes. Personne toutefois n’osa le condamner, mais les pères du concile s’écrièrent à l’unanimité : « Ce n’est pas nous, c’est toi-même qui sera ton juge ; le premier Siège ne peut être jugé par personne. » Pierre, lui aussi, faiblit devant son devoir et obtint pareillement, par des larmes, le pardon de son péché. De retour à Rome, Marcellin alla trouver l’empereur et lui reprocha vivement de l’avoir engagé à commettre un si grand crime ; Dioclétien, irrité, le fit arrêter avec trois autres chrétiens nommés Claude, Cyrinus et Antonin, ordonna qu’on leur tranchât la tête, et que leurs corps, au lieu d’être inhumés, fussent jetés à la voirie. Trente-six jours après cet évènement, le Bienheureux Marcel, averti en songe par saint Pierre, procéda à la sépulture des martyrs. Leurs reliques furent portées solennellement au cimetière de Priscille, sur la voie de Salaria, par les prêtres et les diacres accompagnés de flambeaux, et au chant des hymnes sacrés. Marcellin gouverna l’Église sept ans, onze mois et vingt-trois jours. Pendant ce laps de temps, il fit, au mois de décembre, deux ordinations auxquels prirent part quatre prêtres et cinq évêques, pour diverses contrées. » [2]

Le pape Nicolas Ier, dans sa lettre à Michel, empereur de Constantinople, rappelle aussi le même fait :

« Du temps de Dioclétien et de Maximien-Auguste, dit-il, Marcellin, évêque de la ville de Rome, depuis insigne martyr, fut tellement circonvenu par les païens que, entrant dans le temple, il jeta sur le feu quelques grains d’encens. À cette nouvelle, plusieurs autres évêques s’assemblèrent en concile et commencèrent une enquête. Le Pape avoue lui-même la faute qu’il avait commise ; néanmoins, aucun d’eux n’osa prononcer un jugement contre lui, et ils répétèrent à diverses reprises : « Juge ta cause toi-même, sans attendre nos suffrages. » Et de nouveau : « Nous ne devons pas prononcer de sentence, recueille la cause en ton sein. » Et puis encore : « C’est toi-même qui va t’absoudre ou te condamner. » Et enfin : « Le premier Siège ne connaît pas de juge. » » [3]

Pour ne rien omettre de ce que l’antiquité raconte de la chute de Marcellin, nous transcrivons ici la légende de ce Pape, que nous trouvons dans le Liber Pontificalis, ouvrage attribué à Anastase le bibliothécaire :

« Marcellin, romain de naissance, fils de Projet, occupa le siège apostolique pendant huit ans, six mois et quinze jours, sous les consulats de Dioclétien, de Constantin et de Maxime, depuis le 30 juin de l’an de Jésus-Christ 296, jusqu’au 15 janvier 304. De son temps, une grande persécution désola l’Église. Dans le cours espace d’un mois, dix-sept mille chrétiens souffrirent le martyr en divers lieux. Marcellin lui-même fut conduit au temple pour sacrifier aux idoles, ce qu’il fit. [4] Mais, peu de temps après, touché de pénitence, il remporta la couronne du martyr avec Claudius, Quirinus et Antonin, qui eurent, comme lui, la tête tranchée en haine de la foi, par l’ordre de Dioclétien. En marchant au supplice, le bienheureux Marcellin recommanda au prêtre Marcel de résister aux volontés de l’empereur païen. Les corps des martyrs restèrent sans sépulture pendant trente-six jours sur la voie publique ; Dioclétien avait donné cet ordre pour effrayer les chrétiens. Le 25 avril, Marcel vint pendant la nuit recueillir ces restes sacrés, et, accompagné des prêtres et des diacres, il les ensevelit au chant des hymnes sacrés dans le cimetière de Priscilla, sur la voie de Salarie, à côté du tombeau de saint Crescentien, comme il l’avait recommandé lui-même avant sa mort. Sa crypte est devenue célèbre, et on la visite encore de nos jours. Dans deux ordinations qu’il fut au mois de décembre, il conféra les saints ordres à quatre prêtres, deux diacres et cinq évêques, pour divers lieux. Après son pontificat, il y eut un interrègne qui dura quatre ans, huit mois et quinze jours, à cause de la persécution de Dioclétien. » [5]   

Il ne faut pas s’étonner que, sur la foi d’auteurs si graves, on ait cru longtemps à la chute du pape Marcellin. La publication des actes du concile de Sinuesse aurait dû corroborer cette opinion, elle produisit un effet tout contraire. Noël Alexandre,[6] Pagi, [7] les Bollandistes [8] et autres savants critiques ne virent dans ces documents qu’un tissu de faussetés et d’anachronismes ; ils démontrèrent que tout était supposé, le concile et ses actes, et ainsi s’écroula l’unique base d’une tradition erronée dont Fleury n’a même pas voulu faire mention dans son Histoire de l’Église. Toutefois, le Père des Annales ecclésiastiques, Banorius, avait fait des réserves sur le fond, tout en avouant que de nombreuses altérations étaient évidentes, et le Bréviaire romain avait conservé la légende que nous venons de faire connaître : c’était mélanger une résurrection à l’ancienne opinion. En effet, Muratori en Italie et le docteur Sommier en France, deux théologiens ultramontains, l’ont embrassé. Bossuet, ou plutôt les Bénédictins jansénistes des Blancs-Manteaux, qui ont édité la Défense de la Déclaration (XXII), la rappellent avec une complaisance visible, tout en observant qu’ils n’examinent pas si elle est ou non fondée. Les écrivains protestants n’ont pas manqué de la reproduire. Un opuscule publié récemment contient le passage suivant :

« Marcellin fut idolâtre. La plupart des Docteurs de l’Église racontent qu’il renonça solennellement à la religion chrétienne, et qu’il sacrifia aux dieux de Rome. Un donatiste le lui reproche aussi, dans un écrit d’Augustin. Quelques évêques ont en vain cherché à sauver son honneur. On a montré la fausseté de l’histoire qu’un concile se serait refusé à prononcer sur lui après sa chute, sous prétexte qu’un évêque de Rome n’avait pas de juge au-dessus de lui dans ce monde. Il mourut en 304. » [9] 

On renouvelle l’accusation, ne faut-il pas renouveler la défense ? Pour la présenter complète, nous donnerons d’abord le texte même du concile, nous examinerons ensuite les preuves intrinsèques de supposition qu’il contient, et enfin, nous montrerons ce qu’ont dit du pape Marcellin les premiers historiens de l’Église.

Concile de Sinuesse, an de Jésus-Christ 303.

  1. Marcellin, évêque de Rome ; Urbain, pontife du Capitole. – Dénonciation du pape Marcellin.

« Sous l’empire de Dioclétien et de Maximien, comme la croyance aux dieux du paganisme s’affaiblissait, que plusieurs attaquaient les fondements de leur culte et révoquaient en doute la sincérité de leurs adorateurs, un certain personnage, nommé Urbain, pontife du Capitole, vint trouver Marcellin, évêque de la ville de Rome, afin d’avoir avec lui une discussion sur les sacrifices dus aux dieux. Cet homme plein de malice dit à l’évêque de Rome : « Si votre Christ, que vous dites né de la Vierge Marie, est Dieu, pourquoi les Mages qui, appelés par une étoile et, sur les indications d’Hérode, se sont rendus près de la crèche, lui ont-ils offert des présents ? et quels présents ? de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Pourquoi cette conduite, s’ils n’eussent cru que c’est par ce moyen que le prêtre apaiserait celui que vous dites être ressuscité, vivre, et être assis sur un trône ? » Marcellin répondit : « Les Mages n’offrirent pas à cet enfant des présents pour faire un vain sacrifice, mais pour montrer que celui que les juifs méconnurent plus tard était réellement le Seigneur Dieu tout-puissant. » Urbain repris alors : « Nous iront un soir tous les deux devant nos maîtres, les invincibles et très cléments empereurs Dioclétien et Maximien, et je vous poserai en leur présence la question des sacrifices. » Les jours appelés Vulcaniens étant arrivés, Urbain dit à l’Évêque : « Dressons deux formules en forme de pétitions, et allons les offrir aux très-cléments princes. » Cela fut accepté. Marcellin et Urbain, après avoir dressé leurs écrits, vinrent les présenter aux vénérés empereurs. Marcellin, évêque de Rome, fidèle à la foi et confessant le Christ, dit aux princes : « Empereurs, que le monde entier vénère et redoute, quels éclaircissements désirez-vous de moi sur les sacrifices ? Offrir de l’encens aux dieux est une superstition. » Or, Urbain reprit : « Princes très-cléments et invincibles, je répondrai à ces pontifes qui soutiennent que le divin Jupiter et l’invincible Hercule sont des simulacres fabriqués par les hommes – ce grand Jupiter qui avec Saturne mesure, comme nous le savons, le ciel, la terre et la mer – que : l’évêque Marcellin doit, comme nous, offrir de l’encens à ces divinités. » Dioclétien dit : « N’insultez pas cet homme ; il ne nous a suscité jusqu’ici aucune difficulté, il ne nous a occasionné aucun embarras ; prenez plutôt son avis : je suis persuadé qu’il ne nous est pas opposé, et qu’il ne dira rien contre nos dieux immortels. » Alors Romain et Alexandre dirent secrètement à Dioclétien : « Seigneur, prince invincible, si par vos conseils et vos caresses vous ramenez cet homme à votre sentiment, vous verrez facilement tout le peuple de Rome au pieds des autels, et les nations s’empresseront d’offrir des sacrifices à nos dieux. »

  • Dioclétien ; sacrifice offert aux idoles par Marcellin.

« Or, Dioclétien dit à Marcellin, évêque de la ville de Rome : « Je le sais, votre prudence est fort grande ; et moi, au contraire, je suis haï des dieux et du monde entier. Venez donc, et prêtez-moi votre appui et le secours de votre éloquence. » Et, se dirigeant vers le temple de Vesta et d’Isis, il y introduisit l’évêque. Marcellin était accompagné de deux diacres, Caïus et Innocent, et de trois prêtres, Urbain, Castorius et Juvénal. Dès qu’ils virent le Pape entrer dans le temple, sans attendre ce qu’il allait arriver, ces cinq compagnons prirent tous la fuite pour aller raconter aux autres prêtres ce qui se passait ; ils les trouvèrent au Vatican, au palais de Néron. Une foule de chrétiens, pour s’assurer de la vérité du fait, accoururent au temple et virent l’Évêque brûlant de l’encens et devenant l’ami des empereurs. Ceux qui se rendirent au lieu de l’événement, afin de rendre témoignage à la vérité, sont : Bonose, Maxime, Carpilion, Cyprien, Olympius, Prisque, Hercule, Androphime, Victor, Benenat, Epiphane, Crispin, Théodule, Caritose, Amitersio, Honorat, Crescent, Maxime, Probin, Urbique, Concorde, Néaple, Réfrigère, Sébastien, Calphurinus, Julien, Epiphon, Habetdeum, Crispien, Crescens, Rapula, Cyprien, Abentius, Exquiro, Venerius, Orfitus, Carpulius, Constance, Urus, Valentinien, Prisque, Sévère, Probus, Fauste, Antoine, Quirile, Homobon, Albule, Pulsanor, Caritto, Crispien, Herculentius, Pierre, Nonnosus, Thespias, Marin, Fabius, Honestule, Furinus, Domitien, Hymule, Capillat, Lugundin, Vénérose, Aurélien, Impeditus, Agapet, Concorde, Boniface, Cyprien, Major, Réparat, Auxence, Corporanus, Bonushomo, Salluste, Organ, Abundius, Tunilus, et Népotien. Tels sont ceux qui ont été choisis, nombre de la livre d’Occident, pour déclarer qu’ils ont vu l’évêque Marcellin sacrifier aux idoles. »

  • Le synode. Marcellin nie avoir offert de l’encens.

« Le concile eut donc lieu. Tous les prêtres cependant ne purent y assister, à cause de la persécution qui suivait son cours. L’évêque Marcellin, prenant la parole, nia avoir offert de l’encens aux idoles ; il ajouta que ses trois prêtres, Urbain, Castorius et Juvénal, et ses deux diacres, Caïus et Innocent, l’avaient abandonné. Le synode tout entier, après mûre réflexion, prononça ces paroles : « Tu seras juge, c’est par toi-même que tu seras condamné ou absous, en notre présence toutefois. Si tu es ton propre tribunal, c’est toi qui dois prononcer ta condamnation ou ton acquittement ; tu es juge, tu te jugeras ; quant aux prêtres et aux diacres qui ont abandonné celui qui les avait élevés à la dignité du sacerdoce et du diaconat, ils sont non justiciables : nous allons informer contre eux et leur faire rendre compte d’avoir quitté leur poste. » Le Pontife et ses compagnons auraient dû préférer mourir, que de s’exposer à prononcer eux-mêmes leur propre condamnation. Les Pères du concile entrèrent tous dans la crypte de Cléopâtre, située à Sinuesse ; et comme cette enceinte, où devait avoir lieu les réunions, ne pouvait tous les contenir, ils y entrèrent cinquante chaque fois. »

  • Condamnation d’Urbain et de Castorius. Témoignage des évêques contre Marcellin.

« Le premier jour, le synode condamna Urbain, Castorius et Juvénal, prêtres, et les deux diacres, Caïus et Innocent. Entrèrent pour siéger comme juge : Pierre, Castorius, Habetdeum, Castinus, Victor, Félicien, Partère, Majorin, Auxence, Hyacinthe, Savinus, Félix, Paul, Constance, Cotellus, Anastase, Castolie, Spesindeo, Castorius, Tranquillin, Victor, Anastase, Laurent, Beneservatus, Bonose, Jean, Firmin, Epiphane, Herculien, Castus, Orfite, Cyprus, Gaudiose, Réparat, Fortunat, Quadratien, Cyprien, Salluste, Paschase, Innocent, Valère, Servule, Césarien, Quintilien, Montan, Polycarpe, Hermias, Népotien, Pierre, et Aristonice. Entrés dans la crypte – les circonstances exigeaient cette précaution – et réunis en concile, les évêques, à l’unanimité, et comme si les trois cents eussent été présents, condamnèrent Urbain, Castorius et Juvénal, prêtres, Caïus et Innocent, diacres, pour avoir quitté le poste et abandonné le grenier à un sanglier qui avait dissipé les provisions. Les évêques qui ont condamné ces prêtres et ces diacres pour avoir abandonné le pape Marcellin, ne voulurent pas juger le Pontife ; ils l’avaient ainsi arrêté dès le commencement : « Soixante-douze témoins déposeront contre lui, et lui-même juge et accusé devra, en notre présence, ou s’absoudre comme innocent ou se condamner comme infidèle : le nombre 72 est de bon aloi. » Il faut remarquer ici qu’on reçut le témoignage, chose inusitée, d’un homme qui, après avoir répudié son épouse légitime dont il avait eu des enfants, entretenait un commerce adultère avec une autre femme. Dix témoins entrèrent ensuite, et puis quatre autres, disant tous : « Nous t’avons vu offrir de l’encens à Hercule, à Jupiter, et à Saturne. » Marcellin dit : « Quel jour ? » Un d’eux répliqua : « Le jour que tu as quitté la pourpre pour revêtir l’écarlate en présence de Dioclétien, joyeux de te voir, devant son tribunal, encenser des dieux que tu reniais auparavant. » L’évêque Athanase dit : « Leur témoignage est-il conforme à la vérité ? » Pierre, évêque, reprit : « Parlez, Pontife, et jugez votre cause. » Les quarante évêques dont nous avons plus haut donné les noms souscrivirent au jugement. La sentence fut confirmée par les quatorze témoins, de même que par les soixante-douze autres dont nous avons parlé. »

  • Trente prêtres de Rome assistent au synode.

« Le jour suivant, trente prêtres vinrent de Rome, prirent connaissance de la condamnation des trois prêtres, Urbain, Castorius et Juvénal, et des deux diacres, Caïus et Innocent, l’approuvèrent, et déclarèrent qu’ils avaient été justement séparés de l’Église. Cette séance fut suivie d’une seconde, à laquelle prirent part cinquante autres évêques. La persécution sévissant toujours, ils entrèrent dans la crypte. Entra avec eux Marcellin, évêque de Rome, qui conservait encore sa dignité ; sa condamnation ne pouvait être prononcée que lorsque les soixante-douze témoins, nombre sacré, auraient établi le fait dont on l’accusait. Prirent part à cette séance : Castinus, Carpurnianus, Donatien, Deusdedit, Dominus, Crescent, Astère, Crispin, Major, Quirile, Quirice, Anastase, Valentin, Ursace, Ursus, Anthyme, Ambroise, Agathon, Bonus, Alexandre, Vénérose, Félix, Jean, Honestat, Marc, Urbain, Crescent, Salluste, Firmin, Spectator, Sébastien, Ultius, Tristator, Servus, Marc, Montanus, André, Philippe, Flien, Magnus, Exuperantius, Adrien, Pierre, Gorgonius, Simplex, Victor, Vénérance, Honestat, Benenat, et Pierre. Ils entrèrent dans la crypte. »

  • Réponses d’Anastase et d’Anthyme, évêques,

« Anastase et Anthyme, évêques, prenant la parole, dirent : « C’est de ta bouche que sortira ta sentence ; nous ne pouvons pas prendre part au jugement. » Sébastien, évêque, reprit : « Ne nous regarde pas pour juges, instruis ta cause, fait comparaître les témoins, et qu’ils déposent selon la vérité. Tu dois te condamner ou t’absoudre : nous l’avons ainsi résolu. Nos Pères et collègues dans l’épiscopat ont condamné trois prêtres, Urbain, Castorius et Juvénal, et les deux diacres, Caïus et Innocent : je demande qu’on confirme ce jugement. Ils ont déserté le poste, abandonné le susdit pape Marcellin ; qu’on prenne connaissance de la cause. » – « Les tuiles, dit l’évêque Pierre, lorsqu’elles sortent du four, subissent au soleil et à la pluie une nouvelle cuisson, et c’est après cette seconde épreuve qu’on les emploie à couvrir les habitations des hommes. » Et, sans retard, les cinquante évêques, afin de souscrire à la condamnation des prévenus ci-dessus nommés, se constituèrent en synode. »

  • Déposition des témoins qui avaient vu l’évêque Marcellin offrant de l’encens aux idoles.

« Et voici qu’on introduisit quatorze témoins qui avaient vu l’évêque Marcellin offrir de l’encens. Un des évêques, nommé Salluste, s’écria : « Dites publiquement la vérité. » Pierre reprit, s’adressant au Pape : « Écoute, Pontife, et juge ta cause ; c’est de ta bouche que tu seras ou justifié ou condamné : nul membre ne peut être sain si la tête est malade. » Marcellin répondit, et dit à voix haute : « Je n’ai pas sacrifié aux dieux, j’ai jeté seulement avec la main quelques grains sur le feu. » Les cinquante évêques ci-dessus nommés se levèrent, et dirent aux quatorze témoins : « Pouvez-vous l’attester ? » Ceux-ci répondirent affirmativement à l’unanimité, et soixante souscrivirent à ce témoignage donné par quatorze, de manière que soixante prirent part au procès. Un des évêques, nommé Quirin, dit : « La malice a rempli ton cœur, Pontife ; toi qui comptais dix-huit ans de vertu, tu as scandalisé tes ouailles. Je ne quitterai pas cette assemblée tant que les iniquités de ton cœur ne soient pas manifestées. » Le jour suivant, les deux cents autres évêques se constituèrent en synode, et, après en avoir délibéré, prirent connaissance de ce qu’avaient fait les premiers, et tous les trois cents, après examen, condamnèrent les trois prêtres, Urbain, Castorius et Juvénal, et les deux diacres, Caïus et Innocent. Sébastien, évêque, parla ensuite en ces termes : « Nous l’avons arrêté, résolu, promis, signé, et ce dessin ne sera pas modifié : nous nous récusons pour juges ; ce n’est pas nous qui te condamnerons ou t’absoudrons. Reprends donc ta tunique ; tu la portais avant intacte, prends-là maintenant qu’elle est déchirée, et revêts-toi de ton péché. » L’évêque Urbain dit à l’évêque Sébastien : « Qu’on fasse approcher les témoins véridiques, ils doivent être quarante-quatre, afin que notre manière de compter soit légale et que le nombre des témoins soit complété, puisque le crime a été commis par plusieurs. » Les témoins qui approchèrent sont : Tranquillin, Prisque, Bonus, Servule, Cyprien, Pierre, Quadratianus, Aristo, Thespias, Quadrus, Epiphore, Maximin, Gordianus, Gaudiosus, Saturnius, Urbain, Prisque, Réparat, Exuper, Hyacinthe, Nicorus, Probianus, Probus, Terula, Ursus, Venerosus, Romain, Exupère, Crispien, Barbarus, Leforianus, Bacauda, Ambroise, Juvence, Procule, Octavien, Valérien, Romain, Mellicion, Pierre, Claude, Urbatianus, et Jean. Chacun d’eux parut dans l’assemblée en présence des trois cents évêques, des trente prêtres et des vingt-huit témoins que nous venons de nommer. Ce nombre complétait la masse de témoins nécessaires. Pour établir le cens, on suppose douze onces ou soixante-douze sous d’or à la livre, et pour la condamnation d’un évêque, il faut soixante-douze témoins. L’évêque Quirian prit la parole et dit à Marcellin : « Reconnais maintenant qu’un voile a enveloppé ton cœur ; juge ta cause et, sans réticence, dévoile tes secrets. Ce n’est pas nous qui te condamnons, nous t’excuserions plutôt ; ne crains rien, nous n’avons rien à condamner en toi. Nous condamnons ceux qui ont déserté le temple. Cet abandon a laissé pénétrer les loups ; les agneaux innocents ont été dévorés, et ceux qui avaient quitté leur ancien état pour se convertir ont été scandalisés. Pontife, nous n’avons point de sentence à porter contre toi ; condamne ou acquitte. » Alors Marcellin, en présence du synode, se prosterna la face contre terre, et c’est dans cette posture qu’ils le condamnèrent. Le synode et les trente prêtres confirmèrent à haute voix la sentence portée contre les trois prêtres et les deux diacres. Étaient présents : Prisiliamus, Herculanus, Homanus, Valentin, Corporalis, Virus, Audax, Capuanus, Collectitius, Cyprien, Castinus, Castorius, Eusèbe, Castor, Homobonus, Innocent, Quirace, Serenus, Jean, Népotien, Spesindeo, Victor, Matthieu, Julien, Lucien, Vincomalus, et les trois diacres Hermas, Xystus et Pierre. Ils souscrivirent tous à la condamnation d’Urbain, de Castorius et de Juvénal, prêtres, et des diacres Caïus et Innocent. »

  • Aveux de Marcellin ; sa condamnation.

« Dans cette assemblée de trois cents évêques, Marcellin, évêque de la ville de Rome, la tête couverte de cendre, s’écria à haute voix : « J’ai péché devant vous, je ne puis rester dans l’ordre des prêtres ; je me suis laissé corrompre par l’avarice. » L’assistance prononça sa condamnation et lui ordonna de sortir de la ville. Un membre nommé Helchiade, évêque, appelé à souscrire le premier à la condamnation, le fit de manière à servir d’exemple à la postérité ; car il dit à haute voix : « C’est avec justice qu’il s’est condamné ; il fallait qu’il prononçât lui-même son anathème. Personne n’a jamais condamné un Pontife, ni un évêque son supérieur, le premier Siège ne reconnaît pas de juge. » Tout était terminé. Dioclétien, qui faisait alors la guerre aux Perses, apprit que trois cents évêques, trente prêtres et trois diacres, s’étaient réunis pour la condamnation du Pape, et qu’en tête de la souscription on trouvait le nom de Marcellin, qui le premier avait prononcé son propre anathème. Irrité, Dioclétien envoya à Sinuesse des soldats, qui firent remporter à plusieurs évêques la couronne du martyre. On ne prit aucune autre détermination. Après la condamnation des trois prêtres et des deux diacres, l’évêque Marcellin fut condamné par son propre jugement. Ce concile eut lieu le 10 des calendes de septembre, Dioclétien étant consul pour la huitième fois et Maximien pour la septième. »

La seule lecture de cet écrit fait naître des doutes sur son authenticité. Comment ne pas remarquer, à la première vue, le mauvais goût de ces métaphores, l’embarras de ce récit, la confusion de ces chiffres, l’irrégularité de cette procédure ? Ces doutes se changent en certitude quand on découvre les invraisemblances et les contradictions dont ces pages fourmillent. Il semble d’ailleurs très difficile qu’un si grand nombre d’évêques aient pu se réunir en l’an 303, époque où la persécution de Dioclétien sévissait avec plus de violence, et quelques mois après la publication d’un édit qui enjoignait tous les préfets de l’empire de rechercher et d’incarcérer les évêques. [10]  Un concile fut convoqué à Rome, en l’an 250, sous l’empereur Dèce, dans des circonstances analogues. Seize évêques seulement purent s’y rendre (Conc. XII, col. 420, 489). On n’en compta que quatorze dans le concile tenu à Carthage en 411, sous Dioclétien. Trois cents évêques à Sinuesse ! et il n’y en eut que trois cent dix-huit au concile œcuménique qui eut lieu à Nicée en 325, en pleine paix, après convocation générale faite tout à la fois par le pape Sylvestre et l’empereur Constantin qui s’était chargé de tous les frais de voyage ! On se demande ensuite pourquoi les actes du concile ne donnent les noms que de cent vingt-sept évêques, puisque trois cents étaient présents, et ne font connaître les diocèses d’aucun d’eux ? Nous verrons plus tard que, lorsque Photius, patriarche de Constantinople, entreprendra lui aussi de fabriquer des conciles de toutes pièces, il aura soin d’éviter des fautes si grossières. On y cherche en vain aussi le nom du Pontife qui convoqua et présida le concile. Les noms composés : Habetdeum, Beneservatur, Spensideo et Vincomalus, étaient usités dans les chrétientés d’Afrique ; on peut donc croire que la plupart des évêques venaient de ce pays : mais alors comment expliquer que les nouvelles de Rome aient pu si vite traverser les mers, et surtout que les évêques de contrées si lointaines soient arrivés avec cette promptitude ? Le concile se tint à Sinuesse ; or, l’existence de cette ville est problématique : les uns la mettent aux environs de Rome, les autres en Campanie. [11] Même incertitude sur la crypte de Cléopâtre ; nous n’avons trouvé ces noms dans aucun martyrologe. Voilà pour les circonstances de temps, de lieux et de personnes ; l’examen du texte va nous donner à résoudre des difficultés encore plus graves. Chaque acteur tient un langage opposé à l’esprit de son rôle. Le pape Marcellin s’excuse comme un écolier devant un régent de collège qui le menace du fouet. Il a sacrifié publiquement, dans un temple, un jour de fête ; et il espère que personne n’aura eu connaissance de sa faute ! Le Pontife du Capitole, pour prouver au Pape qu’on doit offrir de l’encens à Jupiter et à Hercule, pose pour principe à son argumentation que les Rois mages ont offert des présents à Jésus-Christ. Du reste, ce païen était instruit sur les mystères chrétiens à l’égal d’un néophyte : Natum de Maria Virgine, prœvia luce, missi, etc. On le voit, le nom de la Mère de Dieu, le dogme de la virginité, l’apparition de l’étoile, la visite à Hérode, le nombre et la qualité des présents, rien n’y manque. […]

Passons vite sur divers incidents également dénués de vraisemblance : l’Évêque de Rome se présentant, sans être appelé, devant Dioclétien et Maximien-Galère, qui avaient juré d’exterminer le christianisme ; le cortège se rendant dans le temple consacré à Vesta et Isis pour offrir des sacrifices à d’autres divinités ; Marcellin rendant les honneurs divins à Hercule ainsi qu’à Jupiter, en présence d’un tyran qui révérait celui-ci au point de s’être fait donner le surnom de Jovius ; les chrétiens habitant de préférence le palais de Néron ; une nuée de témoins accourant en foule dans un temple païen où la religion leur défend d’entrer. [12] Mettons sur la négligence et l’inhabileté des copistes les altérations de mots et les contradictions que présentent les calculs de l’auteur, [13] et examinons la forme de procédure adoptée par les Pères du concile. Les évêques de Sinuesse croient que soixante-douze témoins sont nécessaires pour la condamnation d’un évêque ; nulle loi ne fixe ce nombre, et saint Paul n’en exige que deux ou trois. [14] Ils se croient obligés à entendre toutes les dépositions des témoins et aucun d’eux ne le fait ; quatorze témoins seulement sont appelés devant les cinquante évêques qui siègent à la première session, et à la seconde nous voyons de nouveaux jurés et de nouveaux témoins. Ils permettent à un pécheur public d’ester en justice, malgré la défense des canons. [15] Ils ne siègent que par fractions de cinquante, et en somme, cent vingt-sept seulement prennent plus ou moins part aux débats : ils n’auraient pas dû prendre tous la même part au jugement. Ils condamnent trois prêtres et deux diacres pour avoir accompagné le Pontife jusqu’au seuil du temple : ces ecclésiastiques étaient innocents, puisqu’ils n’avaient pas sacrifié aux idoles avec leur évêque, et qu’ils n’avaient pas même approuvé sa conduite par leur présence. Ils protestent à diverses reprises qu’ils ne peuvent juger leur supérieur, et ils finissent par le juger et le condamner : Et damnaverut eum. Ils acceptent la démission de Marcellin, ils l’excluent de la ville et ils oublient de lui donner un successeur, laissant ainsi l’Église sans chef. Ils devaient cependant se croire, sinon obligés, au moins autorisés à procéder à une nouvelle élection, surtout depuis l’arrivée d’une députation si nombreuse de ce vénérable clergé romain à la révision et à l’approbation duquel ils avaient soumis leurs actes. 

Que d’irrégularités ! que d’invraisemblances ! Voici des anachronismes : Un des témoins reproche à l’accusé de s’être dépouillé de la pourpre. Pour quitter un habit, il faut au préalable s’en être revêtu : or, les vêtements du pourpre n’avaient pas encore été employés, au commencement du quatrième siècle, comme signe distinctif de hautes fonctions dans l’Église. L’histoire cite Pélage, cardinal du pape Vigile, comme le premier dignitaire ecclésiastique qui se soit revêtu de la pourpre durant sa mission à Constantinople. La loi romaine prononçait la peine de mort contre ceux qui portaient des habits de pourpre, exclusivement réservés aux empereurs. [16] Nous terminerons en montrant que la date de cet évènement est fausse. Les actes du concile furent signés le dixième des calendes de septembre, sous le septième consulat de Dioclétien, c’est-à-dire le 22 août 303, et c’est en faisant la guerre aux Perses que ce prince en prit connaissance : or, la guerre avec les Perses était terminée depuis cinq ans, lorsque les deux empereurs publièrent leur édit de persécution, et commencèrent à le mettre en exécution en faisant démolir de fond en comble l’église de Nicomédie, le 28 février 303. Si l’on suppose que Dioclétien n’a pris connaissance des actes du concile qu’un an après, époque du martyre de Marcellin d’après les meilleurs computistes, [17] nous sommes en l’année 304, que Dioclétien passa à Nicomédie et à Salone : dans aucune hypothèse il ne pouvait être occupé à la guerre des Perses, ni habiter Rome.

Le témoignage des premiers historiens de l’Église nous fournit de nouvelles preuves de l’innocence du pape Marcellin. Eusèbe rappelle la persécution qui éclata sous le pontificat de ce Pape, et ne parle pas de sa chute. [18] Théodoret, dans une énumération rapide qu’il fait des évêques qui gouvernaient les principales églises à la mort de Constantin, dit que Marcellin, évêque de Rome, se couvrit de gloire pendant la persécution.

« Or, en ce temps-là, l’Église romaine était gouvernée par Sylvestre, successeur de Miltiade qui avait lui-même succédé dans le gouvernement de l’Église à Marcellin, celui qui fut rendu si illustre pendant la persécution. » [19]

Il ne nous reste plus qu’à examiner un passage de saint Augustin. L’évêque d’Hippone répondant à Pétilien, patron et défenseur des Donatistes, dit textuellement :

« Et maintenant, qu’est-il donc besoin de réfuter les accusations de Pétilien contre les Évêques de Rome, qu’il poursuit de ses impostures et de ses calomnies avec un acharnement incroyable ? Il accuse Marcellin, Melchiade, Marcel et Sylvestre, d’avoir livré les Livres saints et présenté de l’encens aux idoles ; mais un reproche qui n’est fondé sur rien peut-il donc, à lui seul, établir leur culpabilité ? Pétilien assure qu’ils ont été sacrilèges, et moi je réponds qu’ils sont innocents : pourquoi me mettrai-je en peine de développer des moyens de défense, lorsque l’accusation n’est fournie par aucune preuve ? » [20]   

Voilà donc la première apparition de ce bruit injurieux, c’est une calomnie de l’hérétique Pétilien. Les premiers Donatistes n’en ont pas parlé ; ce fait est très grave, quand on se rappelle l’attention qu’ils mettaient à découvrir et à publier les fautes que pouvaient commettre leurs adversaires, et surtout les Évêques de Rome. Pétilien, dans sa haine, reproche les mêmes crimes à Melchiade, à Marcel et à Sylvestre, membres éminents du clergé romain, et qui méritèrent, par leurs talents et leurs vertus, d’être successivement élevés sur la chaire de Pierre après Marcellin. Aussi saint Augustin professe-t-il un souverain mépris pour de pareilles imputations, et se contente de répondre : « Vous affirmez sans preuve, je nie tout net. »

En montrant que le concile de Sinuesse est apocryphe, nous avons levé les difficultés que l’on peut tirer des auteurs qui s’appuient sur lui et que nous avons fait connaître au commencement de cet article : nous voulons parler des livres liturgiques, et de la lettre de Nicolas Ier à l’empereur Michel. Il ne faudrait pas donner à ses écrits plus d’autorité que n’ont voulu le faire ceux qui ont composés ; nous ne sommes pas obligés, par exemple, d’accorder à tout ce qui est contenu dans le Bréviaire Romain le même degré de croyance. Nous divisons, après les théologiens et les liturgistes, en quatre classes les matériaux divers qui entrent dans la composition du Bréviaire. La première renferme les symboles et les canons qui formulent les décisions de l’Église : on doit les croire d’une foi catholique, et la critique, si elle s’exerce sur eux, ne peut avoir pour but que de constater leur authenticité. La seconde contient un extrait de l’ancien et du nouveau Testament, l’Écriture-Sainte et la parole de Dieu : une foi divine lui est due. La troisième est composée des passages empruntés aux saints Pères et aux autres écrivains ecclésiastiques, mais dont le sens n’a pas été fixé par un examen doctrinal et une décision solennelle de l’Église : ils méritent, tels quels, un profond respect de notre part, mais moindre toutefois que celui que réclament les Livres saints. Et enfin, la quatrième comprend les divers faits tirés de la vie et de l’histoire des saints : à ceux-là, nous ne sommes obligés de donner qu’une foi humaine. Sans doute, leur admission dans l’office canonique est un fort préjugé en leur faveur, mais la voie reste ouverte à la discussion, et il est loisible à la critique de remonter aux sources dont ils découlent, d’examiner quels auteurs les rapportent, et de peser les objections que l’on peut faire contre leur autorité. Au reste, ce travail de révision sur la partie mobile du Bréviaire et du Rituel a toujours eu lieu dans l’Église depuis Grégoire Ier jusqu’à saint Pie V et Urbain VIII. [21]

Loin de l’interdire, Benoît XIV semble même le provoquer, lorsqu’il dit dans son Traité sur la canonisation des saints :

« Quelques-uns ont violement attaqué le Bréviaire romain, en soutenant qu’il est rempli de fables et que son autorité est nulle par rapport aux faits historiques ; d’autres, aussi éloignés de l’esprit de l’Église, ont avancé qu’il serait impie et comme hérétique de douter des faits historiques qui y sont enfermés, et à plus forte raison de les contester. Entre ces sentiments extrêmes, il y’a une voie plus sûre à suivre ; la seule insertion d’un fait historique dans le Bréviaire lui donne déjà une grande autorité. Mais on ne peut pas dire qu’il soit défendu d’en discuter la vérité avec respect et modération en soumettant ses observations au jugement de l’Église, pour qu’il en pèse la force et la valeur, si jamais il est question de faire de nouvelles corrections. » (De Canonis., lib. IV, c. XII, 5.)

Son prédécesseur Benoît XIII avait émis le même principe, et l’Église elle-même ne croit pas que tout ce qui est admis dans les Bréviaires soit d’une vérité incontestable, puisque tant de fois, dans des temps si divers et des occasions si différentes, elle y a fait des changements.

Nous ne pensons pas non plus que le pape Nicolas Ier voulut que l’on acceptât, comme indiscutable, tout ce qui tombait de sa plume dans sa correspondance privée ; nous reconnaissons son autorité quand il parle comme souverain Pontife, mais lorsqu’il rapporte et discute un fait d’histoire, il n’est plus, comme tous les Papes, qu’un écrivain qui n’a droit de faire embrasser son opinion qu’autant qu’il parvient à l’établir sur des preuves solides. Au reste, les circonstances qui ont motivé cette lettre montrent que le pape Nicolas ne rappelle la chute du pape Marcellin que comme argument ad hominem. C’était dire à l’empereur Michel : « Vous n’êtes pas fondé dans les prétentions que vous avez d’appeler « évêque universel » le patriarche de Constantinople ; ce titre n’est dû qu’à l’Évêque de Rome seul. Voyez ce qui s’est passé au concile de Sinuesse : Marcellin, mon prédécesseur, s’était rendu coupable d’idolâtrie, je le veux ; mais remarquez donc que, même dans ce cas, il n’a pu être jugé de personne. Les évêques assemblés l’ont répété à diverses reprises : « Le premier Siège n’est justifiable de personne en ce monde. » » C’est dans le même sens que Nicolas mentionne encore le synode tenu à Rome sous Sixte III, au sujet de Polychrone, évêque de Jérusalem, et dont la supposition est aujourd’hui pareillement admise par tous les critiques.

La légende insérée par Anastase dans le Liber Pontificalis n’étant, en ce qui concerne la chute de Marcellin, que la reproduction du concile de Sinuesse, tombe pareillement avec lui. Nous ferons observer en outre que, dans le premier catalogue des Pontifes, il n’est nullement fait mention de cette prétendue chute : « Marcellin, dit cet antique document, occupa le Siège de Rome huit ans, trois mois et vingt-cinq jours, du temps de Dioclétien et Maximien, depuis l’avant-veille des calendes de juillet, sous le sixième consulat de Dioclétien et le second de Constance, jusqu’au neuvième consulat de Dioclétien et le huitième de Maximien. Une grande persécution eut lieu à cette époque. [22] Le pontificat resta vacant sept ans, six mois et vingt-cinq jours. [23] »

D’après Tillemont, c’est probablement cette sentence ultramontaine – le premier Siège n’a pas de juge – qui a empêché le cardinal Banorius, Muratori et Sommier, de rejeter ces actes purement et simplement comme apocryphes. L’embarras de ces savants écrivains offre un spectacle assez étrange : dans leur critique éclairée, ils signalent eux-mêmes les invraisemblances, les anachronismes, les contradictions dont ce document et plein ; Banorius va jusqu’à dire qu’on n’a pu le rédiger qu’environ soixante-dix ans après la tenue du concile : mais, dans leur zèle à défendre la suprématie du Pape sur le concile général, ils n’osent refuser à ces actes toute valeur : c’est pour eux comme une vieille monnaie frustre et ébréchée que le numismate, tout en doutant de son authenticité, conserve toujours, à cause de la légende qu’il aime : prima Sedes à nemine judicatur. Le célèbre annaliste aurait pu encore signaler un autre fait qui, à son point de vue, n’est pas sans intérêt. Les prêtres de Rome arrivent, et prennent immédiatement connaissance des actes de la procédure ; ils confirment ce qu’ont déjà fait les premiers juges, et les évêques se soumettent sans protester à cette redoutable inquisition. N’est-ce pas là une preuve une preuve de la grande influence que la nature des choses a toujours laissé exercer au clergé romain sur les affaires de l’Église ? Ces curés de Rome, qui devaient bientôt s’appeler cardinaux, ne sont que simples prêtres ; mais ils sont titulaires de l’Église de Rome, ils gardent les dépouilles mortelles de saint Pierre et saint Paul, ils assistent le chef de l’Église universelle non seulement pendant la célébration des offices, mais encore dans le maniement des affaires : dès cette époque, les évêques semblent les reconnaître pour supérieurs. Tout cela est vrai, mais l’origine du sacré-collège peut paraître respectable, mais la suprématie du souverain Pontife peut se concilier les esprits par d’autres faits et d’autres textes que ceux qu’invente un faussaire pour servir de passeport à la calomnie.

Résumons cet examen critique du concile de Sinuesse : Le nombre des évêques présents est inadmissible ; l’existence de l’église et de la ville où se tenaient les réunions est douteuse ; les discours prêtés aux divers personnages sont ridicules ; le fond est opposé au récit des historiens contemporains ; la forme décèle une école postérieure ; la procédure est irrégulière ; les chiffres sont inexacts ; et la date est fausse. Donc ces actes sont supposés ; donc le témoignage des auteurs subséquent, qui se sont faits l’écho d’une tradition erronée, est sans autorité ; donc il n’est pas vrai que le pape Marcellin ait offert de l’encens aux idoles  

Source :

L’histoire de l’infaillibilité des papes, ou recherches critiques et historiques sur les actes et les décisions pontificales que divers écrivains ont crus contraires à la foi. Tome I. Éd. J.B Pélagaud & Cie (1859), Chapitre V, p. 160-198


[1] Saint Robert Bellarmin : « Venons-en maintenant à chacun de ces pontifes que nos adversaires accusent d’erreur. […] Le dixième [pontife que l’on accuse d’erreur] est Marcellin, qui a sacrifié aux idoles, comme l’attestent le pontife Damase, le concile de Sinuesse, et une lettre de Nicolas Ier à l’empereur Michel. Mais, Marcellin n’a jamais enseigné quoi que ce soit contre la foi ; il n’a jamais été hérétique, ni infidèle, si ce n’est pas un acte extérieur, inspiré par la peur de la mort. Est-ce que, par cet acte extérieur, il avait déchu de son pontificat ? Oui ou non, cela importe peu, parce qu’il a abdiqué ensuite, et a reçu peu après, la couronne du martyre. Je croirais plutôt qu’il n’avait pas déchu de son pontificat, parce qu’il est assez évident pour tous qu’il n’a sacrifié que par peur de la mort. Ajoutons que saint Augustin (dans son livre sur l’unique baptême contre Pétilien), dit que Marcellin est innocent, et qu’aucun ancien historien ne se souvient de sa chute.» (Cf. Les controverses de la foi chrétienne contre les hérétiques de ce temps. Tome, I, 3ème controverse, Livre IV, Chapitre VIII).

[2] Marcellinus romanus, in immani illa Diocletiani imperatoris persecutione, terrore perlerritus, deorum simulacris thus adhibuit. Cujus peccati mox illum tantopere pœmituit ut Sinuessam, ad concilium plurimorum episcoporum, venerit cilicio indutus : ubi lacrymis profusis scelus suum palam confessus est. Quem tamen damnare ausus est nemo, sed omnes una voce clamaverunt : « Tuo te ore, non nostro judicio judica ; nam prima Sedes à nemine judicatur. » Petrum quoque eadem amini infirmitatem deliquisse, et à Deo similibus lacrymis veniam impetrasse. Marcellinus Roman reversus imperatorem impullisset ; quam ob rem ille Marcellinum una cum tribus aliis christianis, Claudio, Cyrino et Antonio, caput plecti jubet, etc. (26 aprilis. Il festo SS. Cleti et Marcellini, PP. et MM.)      

[3] Epist. ad Mich. imper. Constantin.

[4] Ipse Marcellinus ad sacrificandum ductus est ut thurificaret, quod et fecit ; et post paucos dies, pœnitentia ductus, ab eodem Diocletiano, pro fide Christi, cum Claudio… capite sunt truncati et martyrio coronantur. (Liber Pontif).

[5] Liber Pontif., Marcell.

[6] Hist. eccl., VI, 652.

[7] Ad ann. 302, 16.

[8] In Catal. Rom. Pontif. II, 45.

[9] Petit abrégé de l’histoire des Papes, par J. August. Bost. 17.

[10] Ut omnes ubique Ecclesiam antistites vincti in carcerem traderentur (Eus., Hist., lib. VIII, c. 6).

[11] Aucun géographe n’a prononcé de nom pour désigner une localité voisine de Rome. Tite-Live (Dec 1et 2) et Polype (L. 3) parlent, il est vrai, de Sinuesse située Campanie, mais comme d’une colonie romaine et comme une ville dont les eaux attiraient beaucoup de monde. Est-il croyable que 300 évêques, tous décrétés d’arrestation, aient choisi pour se réunir un lieu où il était si difficile d’arriver et de rester en secret, et où la force armée aurait pu si facilement s’emparer d’eux ? 

[12] Nous remplissons vos villes et vos provinces, tout, excepté de vos temples où nous n’entrons pas. (Tert. ad Scap., c. 4.)

[13] En voici quelques-unes : Le 2e et le 4e chapitre disent que le nombre des témoins oculaires est de soixante-douze. Comptez les noms : Bonose, Maximin, etc. (ch. 2e), vous en trouverez quatre-vingt-cinq. Nous lisons dans le 3e chapitre que la crypte ne pouvait contenir tous les évêques, cinquante d’entre eux seulement siégeaient à la fois ; et dans le 7e nous voyons, dans une seule réunion, trois cents évêques, trente prêtres et vingt-huit témoins. Le chapitre 2e donne la liste de tous les témoins à charge ; dans la dernière session on voit déposer vingt-deux témoins nouveaux (ch. 7). Tranquillus, Servulus, Quadratius, etc., sont désignés comme témoins au chapitre 7e ; ils sont appelés juges au 4e chapitre.  

[14] In ore duorum vel trium testium stabit omne verbum (II. Cor. III.)

[15] Admitti non debet rei adversus quemcumque professio. – La déposition d’un coupable n’est pas recevable. (Anianus, in. 1. XII, tom. I, I. 9).

Ut is qui aliquibus sceleribus irretitus est vocem adversus majorem natu non habet accusandi. – Nous approuvons que celui qui est coupable de quelque crime soit privé du droit d’accuser une personne plus âgée que lui. (Cod. Eccl. Afric., c. 8). 

[16] La pourpre était à Rome un des insignes de la magistrature, et décorait la loge et la prétexte ; d’où l’expression vestis purpurea, employée au figuré pour désigner un personnage revêtu d’éminentes fonctions. Les empereurs en restreignirent l’usage qui s’était fort étendu dans les derniers temps de la république, et se réservèrent exclusivement la pourpre tyrienne. Des édits furent même rendus, portant la peine de mort contre quiconque fabriquerait ou porterai des étoffes de cette couleur. (Encyclopédie du XIXe siècle, XX, 267.)   

[17] Bianchini, Nal. Chron.

[18] Hist., lib. VII, c. 26.

[19] Porro in tempestate Romanam quidem Ecclesiam regebat Sylvester, successor Militiadis illus qui post Marcellinum, qui persecutionibus inclaruit, ejusdem Ecclesia administrationem susceperat. (L. I, c. 2).

[20] De unit. Bapt., contra Pétil., c. 16

[21] Au XIe siècle, saint Grégoire VII abrège l’ordre des prières et simplifie la liturgie de Grégoire-le-grand. Au XIIe siècle, le Répertoire Grégorien s’enrichit de nouveaux répons et antiennes. En 1322, Jean XXII condamne les modification qu’avait subies le chant ecclésiastique, et exclut la musique trop légère de l’Église et des cérémonies religieuses. En 1523, Clément VII permet de faire usage, dans la récitation de l’office canonial, de nouvelles hymnes composées, sur l’invitation de Léon X, par Zacharie Ferreri de Vicence, évêque de Guarda, et en général remarquables par leur mérite littéraire. En 1525, Paul III autorise les prêtres séculiers à réciter, à leur choix, ou le nouveau Bréviaire romain rédigé par le cardinal Quignorez, ou l’ancien en usage jusqu’alors. En 1631, Urbain VIII publié une édition du Bréviaire dans laquelle plusieurs leçons sont changées, les psaumes ponctués plus régulièrement, et les hymnes corrigées au point de vue de la versification. Benoît XIV et Pie VII avaient projeté une nouvelle réforme ; ce projet avait reçu un commencement d’exécution, lorsque diverses circonstances obligèrent à l’abandonner. Nous désirons qu’il ne soit qu’ajourné. Le Bréviaire romain était un chef-d’œuvre du XVIe siècle ; mais quel est aujourd’hui le liturgiste qui, tout en soutenant qu’il ne faut faire aucun changement à la partie grégorienne, trouverait des inconvénients à rendre à leurs véritables auteurs certaines homélies, à en collationner d’autres sur des textes plus purs, récemment publiés, et enfin, à réviser certaines légendes, du reste en très petit nombre ? Nous nous bâtons de leur faire observer. Chose remarquable, l’Église de France a pris une telle part, pendant le moyen-âge, à l’organisation du culte et des prières publiques, que la liturgie a pu s’appeler quelque temps Romaine-Française. Espérons que, si l’on édite un nouveau Bréviaire et un nouveau Missel, notre sainte mère l’Église romaine subira de nouveau volontiers l’influence de sa fille ainée. Le clergé de France s’est soumis jusqu’à l’héroïsme en renonçant à ses livres liturgiques, sur une simple invitation du souverain Pontife : on lui tiendra compte de ses sacrifices. S’il est difficile de nier que la plupart des nouveaux Bréviaires ont été rédigés sous une influence trop libérale et presque hétérodoxe, il est difficile aussi de ne pas convenir qu’ils l’ont été, pour la plupart, avec un talent remarquable ; on les honorera de nouveaux emprunts, et l’approbation apostolique fera oublier l’origine un peu janséniste des travaux d’un mérite incontestable qui les enrichissent.

[22] Marcellinus annis octo, mensibus tribus, diebus viiginti quinque, fuit temporibus Diocletiani et Maximiani, ex die predie Kalendas julias, à consolibus Diocletiano IV et Constantio II, usque in consolatus Diocletiani VI et Maximiani VIII, quo tempore fuit persecutio. Et cessavit episcopatus annos septem, menses sex, dies viginti quinque. (Catalogus sub Liberio.)

[23] Les chiffres diffèrent dans les manuscrits : erreurs de copistes. Le pape Marcellin fut martyrisé le 16 mars 304, et inhumé le 16 avril suivant. Marcel, fut son successeur, fut élu le 21 mai de la même année. L’interrègne entre ces deux papes n’a donc été que de deux mois et cinq jours. (V. Bianchini, Not. chron. In Marcell.)

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